Category: Permaculture

L’Ouganda

Par admin, 14 February 2010 10:37

DSC01218(Photos pour l’Ouganda disponible ici)

Six semaines en Ouganda. Six semaines où chaque jour nous a apporté son lot de bonheur et de découvertes mais aussi de frustration et de colère.

En rédigeant nos récits, Dave et moi nous sommes rendus compte qu’ils étaient très sérieux. Nous présentons déjà nos excuses à ceux qui voulaient y trouver des blagues mais voilà, nos récits sont à l’image de notre voyage en Afrique: intense, excessivement éducatif mais vraiment difficile. Merci déjà aux courageux qui me liront jusqu’au bout. N’hésitez pas à nous laisser un commentaire ou à poser des questions.

Après notre petit séjour à Kisumu, nous avons rapidement rejoint la ville-frontière de Busia.  Traverser une frontière est l’un de mes moments préférés lorsqu’on voyage à vélo. Plus qu’un concept administratif, traverser une frontière permet de passer dans un nouveau monde. La première chose qui frappe en arrivant en Ouganda, c’est la verdure. Chaque petite maison a sa petite parcelle plantée de bananiers, de manioc, de haricots, de pommes de terre douces et parfois de vieux arbres.

En rejoignant Kampala via Jinja, nous sommes frappés par la beauté des collines verdoyantes parsemées d’énormes arbres. Nous passons aussi par des petits bouts de forêt tropicale. L’accueil sympathique que nous réserve la population locale nous permet de passer outre la chaleur étouffante et la succession infinie de collines. Les enfants chantent des chansons du genre “Mzungu, Bye, Mzungu Bye” en frappant dans les mains le long de la route tandis que les adultes nous saluent avec un sourire.

Jinja et Kampala sont des villes relaxantes et (sur)développées à l’occidentale. Personne ne semble remarquer notre présence dans les rues. Les communautés indiennes (l’upper middle class de l’Afrique de l’Est), d’expats et les Ougandais semblent vivre en harmonie. Pourtant les choses ne sont pas simples ici: l’autorité du gouvernement ougandais et de son Président Museveni, au pouvoir depuis 24 ans, sont notamment remises en cause par le Roi du Buganda (un des royaumes pré coloniaux restaurés en 1993 sans délimitation claire de leur pouvoir). Le Roi (Kabaka) a appelé tous les Baganda (une grosse partie de la population dans le centre du pays) a contester le pouvoir en place.

Lors de notre séjour à Kampala,  une manifestation non-violente de femmes issues de tous les partis politiques est dispersée de manière très violente. Evidemment, les mouvements pro-démocratiques en Afrique font rarement la une des journaux chez nous. La BBC a préféré parler du divorce de Brangelina plutôt que de ces femmes courageuses mais anonymes. Les élections de 2011 s’annoncent dès lors houleuses, d’autant plus que l’Ouganda a une position stratégique dans la région (accès direct au Congo et ses minéraux). Ceci dit, Kampala est une ville très sûre, à mille lieues de Nairobi ou de Johannesbourg, et nous en profitons pour manger la meilleure nourriture indienne de notre vie!

Nous avons également décidé de changer notre rythme à vélo. Plutôt que de choisir une destination à l’avance et de pédaler coûte que coûte pour l’atteindre, nous décidons de pédaler 5 heures par jour et de nous arrêter là où nous serons parvenus. Nous décidons également de ne plus utiliser les routes en macadams car les chauffeurs ougandais sont parmi les plus dangereux d’Afrique et les accidents mortels sont très fréquents.DSC01304

Ainsi, dès notre sortie de Kampala, nous empruntons une petite route en terre battue jusqu’à Masindi, au Nord du Lac Albert. Ce trajet nous permet de découvrir la vie des villageois qui vivent d’agriculture vivrière. Nous passons une merveilleuse soirée en compagnie de John et de sa famille quelque part à 75 km de Kampala. Lorsque nous nous arrêtons devant sa modeste propriété après 5 heures de vélo, il nous accueille comme s’il avait attendu notre visite toute la journée. Après avoir planté la tente devant sa maison, nous partageons un repas frugal avec eux. Il remercie Dieu d’avoir amené les wazungu chez lui et il prévient tous les voisins qui viennent nous saluer en cours de soirée. Leur accueil me fait tellement chaud au cœur que j’en ai les larmes aux yeux lorsque tout ce petit monde revient pour nous saluer le lendemain matin.

Notre nouveau rythme nous donne aussi la possibilité de faire du camping sauvage dans le bush ou de planter la tente dans le jardin d’un petit dispensaire perdu dans les montagnes.

Masindi et Hoima sont de petites villes tranquilles qui nous permettent de nous laver et de nous ravitailler.

Après Hoima, nous reprenons la route vers Fort Portal. Un jour, faute de carte précise, nous nous perdons et nous atterrissons au bord du magnifique Lac Albert qui marque la frontière entre la RDC et l’Ouganda. Un sentiment particulier nous envahit lorsque nous voyons les Monts Bleus du Congo de l’autre côté du lac. Godwyn, un jeune ougandais de 23 ans et ingénieur mécanique de formation, nous accueille dans le camping dont il est le manager qui reçoit en moyenne deux visiteurs par mois. La plus grande partie des revenus provient de la vente de bière aux soldats qui vivent dans un camp fait de huttes en terre 600 mètres plus loin. Il est ravi de nous voir et nous emmène faire un tour dans le village de pêcheurs congolais situé au bas de la colline. Il nous explique notamment que du pétrole a été découvert récemment sous le lac et que ce sont des wazungu qui l’exploitent. Nous passons à nouveau une soirée très spéciale, une de celle qui ne peut arriver que lorsque l’on voyage à vélo.

Quelques jours de plus sur des chemins de sable, de terre ou de boue qui nous amènent de petits villages en petits villages, nous donnent l’envie de prendre une bonne pause. A notre sentiment de fatigue physique s’ajoute une fatigue mentale assez importante. En effet, depuis que nous avons quitté Masindi, les réactions de la population locale lors de notre passage ou des nos pauses deviennent souvent moqueuses, racistes, méprisantes et parfois même agressives. De plus en plus de personnes crient “Mzungu, give me money!” sur un ton très autoritaire. Lorsque nous nous arrêtons dans les commerces pour acheter quelque chose ou dans des petits restaurants (appelés hotel) le long de la route, les commerçants ne cachent pas leur mécontentement de servir un mzungu ou bien ils tentent de nous arnaquer en demandant le double du prix. A plusieurs reprises, lorsque nous voulons nous arrêter pour une pause soda, un homme du village vient vers nous en disant “What are you doing here? What do you want?”, ce qui ne manque jamais de nous pousser à repartir rapidement. Contrairement à notre expérience au Kenya, nous sommes amenés ici à rechercher la compagnie d’autres wazungu.

Nous arrivons donc à Fort Portal exténués et pressés d’obtenir un mot d’explication. Nous avons la chance de faire du couchsurfing chez un couple Gantois charmant, Tom et Katleen, qui vivent en Ouganda depuis plus d’un an avec leur fille Lim, 2 ans. Katleen, avec sa formation en agriculture bio (en biodynamie particulièrement) travaille avec une ONG belge sur un projet de ferme bio de démonstration. Tom fait du volontariat pour le jardin botanique de Tooro.

Katleen est devenue très cynique depuis qu’elle est arrivée ici. Elle explique qu’elle imaginait arriver en Ouganda et qu’elle pourrait vraiment découvrir la culture ougandaise et avoir des amis ougandais. Aujourd’hui, elle se rend compte qu’elle passe la majorité de son temps libre avec les autres expats.

Comme nous, elle se sent coincée dans son rôle de mzungu. Il est impossible d’y échapper: les Ougandais ont une image très précise de ce que doit être un mzungu: c’est un blanc, très riche qui roule en 4×4 et qui vient en Ouganda pour donner de l’argent/des sparadraps/des livres/etc. Mise à part notre couleur de peau, nous ne rencontrons pas ces critères et nous nous attirons le mépris et les moqueries de beaucoup de gens ici (Attention, comme pour toute généralisation, il existe beaucoup d’exceptions. Nous avons rencontré un tas de gens sympas, ouverts et curieux).

Bref, plusieurs semaines de vélo dans cette partie de l’Ouganda nous ont permis de comprendre à quel point le racisme peut entamer le moral. Parfois, Dave et moi rigolons en nous imaginant nous asseoir au coin d’une rue à Manhattan et de crier “Hé, homme Noir, comment vas-tu?” et de spéculer sur nos chances de survie.

Après avoir pu parler tout notre saoul avec Tom et Katleen et de rire un peu de tout ceci, nous sommes retournés à Kampala pour obtenir une extension de notre visa. Nous en profitons pour prendre le bus jusqu’à Ssanje, dans la province de Rakai à 30 km de la frontière tanzanienne où nous allons voir un projet de permaculture qui est en lien avec une école primaire. Le design a été fait par un jeune couple d’Australiens, Dan Palmer et Amanda Cuyler, et est implémenté avec l’aide d’étudiants ougandais de l’école d’agriculture du coin.

Rico, un volontaire américain qui enseigne dans l’école, nous explique que bien souvent les légumes qui poussent – en abondance- ici pourrissent car les Ougandais – comme la plupart des autres êtres humains- ne veulent pas manger les légumes qu’ils ne connaissent pas. Amanda explique aussi qu’il y a un manque d’intégration du personnel de l’école dans le projet et que c’est maintenant la priorité de l’ONG américaine commanditaire du projet.

Tout ceci met en perspective la coopération au développement et le travail des ONG sur le terrain.  Nous n’avons rencontré que des coopérants (au Congo, au Kenya ou en Ouganda) qui ne croient pas trop à l’efficacité de leur travail ni même à l’utilité de l’aide au développement (l’aide des ONG. L’aide bilatérale -magistralement critiquée par Dambisa MOYO dans son livre “Aide fatale”- est selon l’avis d’une coopérante expérimentée “manifestement mauvaise”).

Bien sûr, il est toujours délicat de cracher dans la soupe et personne ne veut le dire trop haut ni trop  fort. Après tout, comme nous l’explique Tom, des tas de coopérants vivent des vies de luxe dans les pays en voie de développement. Ainsi, ils paient des loyers dérisoires pour des villas avec personnel, ils ont des salaires très importants (souvent plus importants que ceux qu’ils recevraient dans leur pays d’origine) et ils vivent bien dans des régions qui sont souvent assez paradisiaques (pour ceux qui ont de l’argent).

Les ONG ont aussi pour effet de créer une nouvelle classe moyenne composée des employés locaux. Souvent les coopérants étrangers idéalistes sont affolés de voir que ces recrues ont plus l’envie de s’enrichir elles-mêmes que de se soucier des souffrances de leurs compatriotes. Cette attitude trop humaine est souvent la cause de malentendus entre les Ougandais et les coopérants blancs. Ceci couplé au fait qu’un mzungu sera toujours un mzungu, qu’il doit être le boss ou celui qui détient le savoir/l’argent/le matériel empêche une collaboration entre individus égaux.  Et puis, comme partout,  la charité maintient le statu quo tout en soulageant la conscience des riches qui ne remettent jamais en question leur mode de vie. Tant qu’il n’y aura pas de changement systémique, l’efficacité de l’aide reste à prouver.

Enfin, notre voyage à Rakaï nous permet aussi de rencontrer Eric, un français et conférencier que nous avons écouté lors du premier festival de permaculture en France cet été. Il est venu suivre le cours de design en permaculture à Ssanje et fait le tour d’autres projets en Afrique de l’Est. Rencontrer un homme comme Eric est une chance. Mathématicien de formation, il s’intéresse très fort à l’environnement et décide de modifier radicalement son mode de vie: il mange cru et s’installe sur un terrain où il plante une forêt comestible. Il y vit pendant dix ans avec sa compagne. Passionné de botanique, il nous apprend mille et une choses utiles sur les plantes et les arbres de la région. Il est une sorte de génie qui a 20 ans d’avance sur le reste du monde. A l’instar d’Eric, nous décidons donc de devenir des guerilla gardeners: dorénavant, nous plantons tous les noyaux des fruits que nous mangeons.

Pendant notre séjour à Rakaï, je tombe malade: fièvre, nausée, maux de tête,maux de ventre. On me dit que c’est probablement la malaria. Je me rends alors au centre médical du coin où un homme (qui dans ma tête est un médecin) me reçoit. J’apprends par la suite que les compagnies pharmaceutiques forment vaguement des gens à recevoir les malades dans les centres médicaux avec pour but de ne jamais laisser sortir un patient sans médicaments). Il ressort du test de la grosse goutte que j’ai la malaria. Il refuse de me laisser partir sans que je passe 8 heures sous perfusion de quinine. Je refuse catégoriquement et il finit par me donner un médicament indien fait à base d’arthémisine.

Je passe une journée à dormir et le surlendemain je me sens assez en forme pour faire le trajet de 4 heures en bus jusqu’à Kampala.

Là, je me rends à l’hôpital “The Surgery” tenu par le Docteur Stockley, un britannique d’une cinquantaine d’années sorti tout droit d’un roman de Chinua Achebe ou de Graham Greene. Il me tient un discours de 30 minutes dans lequel il m’explique que je n’ai jamais eu la malaria, que “ces gens sont incapables de reconnaître les parasites de la malaria lorsqu’ils les voient dans un microscope”, qu”ils n’apprendront jamais”, que dans le langage local Malaria veut dire fièvre et que 95% des ougandais diagnostiqués avec la malaria ne l’ont pas et que cela est vrai pour 99% des wazungu.

Lorsque nous lui demandons pourquoi ces difficultés, il explique que le problème fondamental est que depuis leur première primaire les ougandais vont à l’école en Anglais (langue que peu de gens maîtrise ici même s’il s’agit de la langue nationale) et qu’ils apprennent les choses par cœur dans des manuels dignes des écoles britanniques dans les années 1950 (ceci nous a été confirmé à deux reprises par la suite). A l’université les médecins apprennent que la malaria cause de la fièvre et donc que ce qui cause la fièvre est la malaria. C’est une erreur de logique assez basique mais les ministres de l’éducation ne se soucient pas trop d’enseigner l’esprit critique ici.

 Il dit qu’il y a bien évidemment des exceptions, des hommes et des femmes particulièrement intelligents qui parviennent à s’élever malgré le système.  Il termine en me disant que si je restais quelques années de plus en Ouganda, je deviendrais aussi cynique que lui.

Non merci.

Remise de ma fausse malaria, j’apprends le décès d’Adrien, mon parrain et ami. La nouvelle est vraiment douloureuse et nous mettons plusieurs jours à nous en remettre. La distance m’est très pénible pendant ces quelques jours. Parallèlement, Dave est devenu l’oncle d’un petit Charles. Nous sommes loin mais la vie suit son cours.

DSC01438Enfin, nous décidons qu’il est temps de nous remettre en route après 10 jours sans vélo. Nous voulons maintenant rejoindre le Rwanda en traversant le sud-ouest de l’Ouganda.

Il faut savoir que voyager en Afrique de l’Est avec un budget comme le nôtre est un véritable challenge. En effet, particulièrement en Ouganda, tout se paie, et en dollars s’il-vous-plaît. Il y a un véritable tourisme de luxe qui fait grimper les prix de manière assez incroyable (nous sommes frappés par le peu de voyageurs indépendants ici). Une journée dans un parc national ou réserve naturelle revient vite à 120$ par personne. L’exemple typique de ce genre de tourisme, est la visite des gorilles de montagne dans la forêt impénétrable de Bwindi: un permis coûte 500$. En comptant le guide, l’entrée du parc et le logement, la plupart des touristes sont prêts à payer 750$ pour voir une famille de gorilles pendant 1 heure…

Si nous avions caressé l’idée de voir les gorilles lorsque nous préparions ce voyage, nous avons vite réalisé que la meilleure façon de respecter notre budget de 10 euros par jour et par personne est de camper ou de loger dans des guesthouses et de cuisiner notre nourriture ou de manger local. Il est hors de question de payer la moindre entrée pour un parc national.

Heureusement pour les cyclotouristes, en Ouganda, il y a toujours une route publique qui traverse le parc. Nous décidons donc de traverser Kibale Forest, une forêt tropicale pleine de chimpanzées, le parc national Queen Elizabeth et la forêt impénétrable de Bwindi.

La route a travers Kibale Forest est très jolie mais nous ne voyons aucun chimpanzées.

Nous empruntons ensuite la route qui traverse le Parc National Queen Elizabeth où nous espérons voir des éléphants et les lions grimpeurs d’arbres (une exclusivité de la région). Après 10 kilomètres, je vois “mes” deux premiers éléphants le long de la route. Le temps que Dave me rejoigne, ils se sont enfuis. Ensuite, nous faisons 60 km où nous voyons genre 1 buffle (ce qui est absurde pour un animal vivant en troupeau) et 1 mouche tsétsé. Nous sommes très déçus de ne pas voir plus d’éléphants. Soudain, 2 km avant la sortie du parc un éléphant grogne à 3 mètres de nous. Nous nous regardons en stupeur et puis il s’en va. Un peu plus loin, nous voyons deux éléphants se baigner dans la rivière. Ce sont des moments magiques lorsqu’on voyage à vélo.

Ravis de nos aventures d’explorateurs, nous arrivons dans un petit camping paradisiaque juste à la sortie du parc où nous rencontrons Michael, clairement le genre de gars exceptionnel dont nous avait parlé le médecin à Kampala. Michael, 27 ans, était prof d’histoire en secondaire. Dégoûté de l’enseignement parce qu’il ne parvenait pas à joindre les deux bouts en fin de mois, il devient manager de ce petit camping au milieu de nulle part à 500 km de Kampala, sa ville d’origine. Eu égard au contexte général que je vous expliquais plus haut, notre rencontre avec Michael nous fait un bien fou et nous rappelle les rencontres fantastiques que nous avions faites au Kenya.

Il propose de nous amener au mariage d’un de ses employés. Il y a toujours une fête lorsque la mariée arrive en sa nouvelle demeure. Cela devait être à 19h00. Nous acceptons avec grand plaisir mais nous sommes un peu gênés d’arriver ainsi sans invitation officielle. Qu’à cela ne tienne: nous sommes accueillis en héros et assis à côté du beau-père d’abord et des mariés ensuite. La petite tente faite de vieilles bâches du UNHCR (le Congo n’est pas loin) abrite plusieurs dizaines d’invités. On nous offre du coca et puis du riz, du mil et de la viande de chèvre. A 22h, après avoir eu un léger accident de moto (LE mode de transport local, appelé boda-boda), la mariée arrive.

Bizarrement, rien ne se passe. Michael va voir et découvre que les parents de la mariée refuse que le mariage soit célébré si une somme supplémentaire de 30.000 shillings (l’équivalent d’un petit salaire mensuel, soit 12euros) n’est pas versée. Marius, le marié, affolé dit qu’il n’a pas cette somme. Michael, en tant que personne avec le plus haut statut dans tout le village (tout le monde l’appelle “Manager”) se doit d’entamer les négociations. Les parents sont inflexibles. Michael finit par dire qu’il paiera cette somme lui-même dès le lendemain. C’est assez symptomatique de notre monde malade que dans une même région, des mariages peuvent être annulés pour 12 euros alors que d’autres gens trouvent normal de payer 500$ pour voir un animal pendant une heure. Nous étions ravis de verser ces 12 euros au généreux Michael.

La cérémonie a donc pu commencer. Les parents, beaux-parents et grands-parents font des discours. Nous nous rendons compte de la toute relativité des règles de politesse lorsque le père du marié décroche son téléphone portable au moment où il se levait pour faire son discours alors qu’en même temps, il lui est parfaitement interdit de s’asseoir près de la mariée (grand tabou). Le père a aussi longuement expliqué la connexion entre les wazungu présents pour l’occasion et son fils Marius (que nous n’avions jamais vu). Quoiqu’il en soit, il était intéressant d’être propulsé du statut de sale blanc au statut de mzungu superstar le temps d’une soirée.

Par la suite nous pédalons à travers la forêt impénétrable de Bwindi. Nous sommes tombés amoureux  des forêts tropicales . C’est absolument magique de se trouver au milieu de l’écosystème le plus complexe, le plus parfait et le plus diversifié au monde. Il est impossible d’en prendre une photo digne de ce nom et il est impossible de décrire à quel point la Vie y règne en maître. Nous y sommes tout minuscules, tout insignifiants et puis nous nous sentons faire partie d’un grand tout qui nous dépasse complètement. De grands moments de bonheur intense.

Bwindi se trouve dans des montagnes dont l’altitude varie entre 2000 et 3000 mètres. Le premier jour, nous montons pendant plus de 15 km sur une route sableuse pour découvrir lors de notre pause au sommet qu’un des sacs de Dave, celui contenant notre précieuse tente, s’était détaché en cours de route. Catastrophe! Nous descendons en triple vitesse en demandant à tout le monde s’ils ont vu notre sac. Nous nous rendons compte que mise à part la légendaire phrase locale “Mzungu give me money!”, absolument personne ne parle Anglais. Nous arrivons désespérés au village où nous nous étions arrêtés pour lunch. Là, un vieil homme nous dit qu’il a trouvé le sac et qu’il l’a déposé au commissariat. Soulagés, nous payons les 4 euros qu’il demande en récompense avec beaucoup de plaisir. Quelle chance!!!

Le lendemain, nous remontons les 15 km de montée pour découvrir qu’en fait ils sont suivis de 15 autres km de montée que nous parcourons sous la pluie, sur des routes boueuses, poursuivis par des hordes d’enfants tendant la main et criant “mzungu, give me money” qui s’accrochent aux sacs ou crient encore plus fort (il faut dire que nous faisons du 6 km de moyenne en montée à ce moment-là et que les enfants marchent à côté de nous). Parfois, nous sommes poursuivis par les adultes, d’autres fois ils se contentent de crier des insultes dans leur langue.

Nous étions fascinés de constater que l’attitude des gens à notre égard s’était particulièrement empirée depuis que nous nous trouvions sur la route vers Bwindi. Il est évident que les Ougandais savent ce que les blancs sont prêts à payer pour voir les animaux envers lesquels ils doivent se défendre (les éléphants et les gorilles causent d’énormes dégâts dans les champs des villageois avec toutes les conséquences financières que cela implique même si un fond gouvernemental existe quelque part à Kampala pour eux) et qu’il est donc parfaitement normal qu’ils demandent leur part.

Il nous a semblé aussi que les touristes, souhaitant probablement s’acheter une bonne conscience, distribuent argent, stylos et livres. C’est la première fois que nous voyons des enfants tendre la main et être vraiment agressifs à notre égard. Ce qui est un peu difficile à accepter étant donné que premièrement, l’Ouganda est un pays relativement riche, il y a du pétrole et l’aide bilatérale coule à flot (50% des revenus du pays!!!!), si les gens des campagnes n’en voient pas la couleur c’est à cause de leur gouvernement corrompu et pas à cause des blancs (pour une fois). Deuxièmement, l’Ouganda forme, avec le Rwanda, le croissant fertile de l’Afrique, ici, subsister avec une agriculture vivrière est bien plus facile que pour les fermiers du Sahel ou du Kenya par exemple. La plupart des Ougandais ont leur terre dont ils vivent bien. Nous refusons donc de donner la moindre chose d’autant plus que comme je l’ai dit plus haut, nous sommes de plus en plus persuadés que la charité de l’Occident tue l’Afrique.

Ce voyage en Ouganda en général et dans cette région en particulier m’a fait découvrir que je suis ni patiente, ni gentille. L’attitude de la plupart des habitants depuis Masindi nous a bouffé le moral et il était vraiment difficile de ne pas crier en retour. Heureusement, comme souvent en Ouganda, nous pouvions planter notre tente dans des campings paradisiaques et quasi déserts…Ces pauses nécessaires nous permettent aussi de comprendre les raisons qui poussent les gens à réagir ainsi envers nous. Il y en a toute une série dont notamment, le fait que l’Ouganda a été complètement détruit par Idi Amin jusqu’en 1979, le fait que l’éducation est – nous semble-t-il- de très mauvaise qualité ici et bien souvent inaccessible à cause des frais scolaires élevés. Par ailleurs, même ceux qui peuvent en bénéficier ne parviennent pas à trouver un emploi – décemment payé- dans leur secteur. Afin de vivre bien, il faut être paysan et cela implique qu’il n’y a pas beaucoup d’argent pour voyager ou pour lire des livres (au Kenya, nous voyions régulièrement des gens lire des livres, ici, nous n’avons vu que deux personnes lire un livre). Nous comprenons donc parfaitement qu’ils ne sachent pas très bien que faire avec nous lorsque nous débarquons à vélo, tout sales et sans argent à offrir alors que tous les autres blancs qu’ils connaissent apportent quelque chose. Et puis, il y a sûrement des raisons historiques et sociologiques que nous ne connaissons pas. Quoiqu’il en soit, nous avons découvert qu’il est très difficile de faire preuve de compassion et de patience lorsque nous sommes en plein effort physique. 

C’est donc à bout de forces que nous entamons le dernier jour jusqu’à Kabale, à 25 km de la frontière rwandaise. Le départ est difficile, l’altitude et le froid m’empêchent presque de respirer. Nous sommes enfin dans le rythme et profitons pleinement de la descente de 15 km en pleine forêt tropicale lorsque tout à coup nous voyons un des 330 gorilles de montagnes manger une branche à 50 cm de la route où nous nous trouvons! Impossible de décrire notre surprise! Un gorille! En fait il y en a au moins 3 autres juste à côté que nous pouvons entendre mais pas voir. Nous l’observons, prenons des photos, sommes en état de surexcitation totale. A un moment, il se lève et fait semblant de nous charger. A peine remis de cette montée d’adrénaline, voilà que 3 rangers (ou d’autres personnes en uniforme) arrivent et nous demandent ce que nous faisons là. Nous expliquons qu’il s’agit d’une route publique que nous empruntons pour rejoindre Kabale. Le garde est furieux et nous explique qu’il est interdit de s’arrêter et/ou de prendre des photos. Nous expliquons que nous ne savions pas cela et que nous sommes désolés. Il explique que parce qu’il nous croit, nous pouvons partir mais que sinon il nous aurait arrêtés!Les locaux auxquels nous racontons cette histoire confirment notre impression qu’il était juste furieux que des wazungu puissent voir les gorilles sans payer 500$.IMG_4701

Dès que nous sortons de la forêt, nous retombons sur les paysages ougandais typiques et nous nous rendons compte que ce que nous prenions pour un pays vert au début, n’est en fait rien d’autre qu’un pays comme tous les autres où la destruction totale de l’environnement est en marche. Chaque centimètre carré du pays (en dehors des réserves) est cultivé intensivement. Le problème est que les collines pentues ne sont pas très bien protégées de l’érosion et que les seuls arbres qui se trouvent sur les collines de ce côté-ci de Kampala sont soit des bananiers (dont l’utilité est indéniable vu que les Ougandais mangent en moyenne 250 kilos de bananes par an) soit des eucalyptus (utiles aussi car ils poussent rapidement et tout droit et font du bon charbon et du bois de construction). Mais l’eucalyptus est un arbre non-indigène toxique et la biodiversité est inexistante dans ces champs de bananiers. Lorsque l’on a appris que la population allait doubler dans les 10 prochaines années, nous avons compris que le peu de forêts traversées n’allaient pas faire long feu.

Nous qui venons de pays où il n’existe même plus de forêt primaire, nous n’avons évidemment aucune leçon à donner. Nous nous rendons compte que ce qui doit être fait aujourd’hui pour éviter la catastrophe, doit être fait dans l’hémisphère Nord et surtout en Occident. Planter des arbres est un bon début.

Alors voilà, nous sommes maintenant à 10 km de Kabale, sur une île (oui, on aime bien les îles) au milieu du lac Bunyonyi dans un paradis pour backpackers. Nous prenons 4 jours de vacances bien méritées, loin des insultes et des cris, loin de la poussière et de nos vélos.

Nous en avons fini avec l’Ouganda. Ces 2600 premiers km furent une aventure, avec beaucoup de belles découvertes et de rencontres mais de manière générale, faire du vélo en Ouganda est un véritable exercice d’apprentissage de la patience et de la maîtrise de soi. Nous avons encore beaucoup à apprendre.

Et maintenant, nous sommes impatients de découvrir le Rwanda…


 

 


 
 

Mfangano

Par admin, 2 January 2010 6:20

Tout d’abord, nous vous souhaitons une excellente année 2010!

Nous revoici à Kisumu un peu plus tôt que prévu car nous avons décidé de quitter l’île de Mfangano après un séjour de deux semaines seulement, partiellement à cause de pluies torrentielles inattendues.

Quant à notre expérience sur l’île de Mfangano, celle-ci était positive et enrichissante même si elle s’est parfois révélée être un vrai challenge. 

Après avoir quitté Kisumu il y a trois semaines, nous avons rejoint la ville de Mbita, situé au bout du Golfe et dernière ville avant le majestueux lac Victoria, via la pire route que nous ayons jamais vue. Nous avons mis deux jours pour parcourir 150 km dans la boue . En fait, c’était plutôt 190 km vu que Dave s’est trompé de chemin – à sa décharge, il ne se sentait pas très bien ce jour-là- et qu’on s’en est rendu compte après 20 km…on ne s’est plus parlé pendant quelques heures après ça…

Arrivés à Mbita, tout couverts de boue, nous nous mettons à la recherche d’un camping. Nous tombons par hasard sur un projet d’éducation à l’environnement (SEEK) tenus par des évangélistes chrétiens. Un couple charmant, Erin, une canadienne et Paul, un Kenyan, nous offre le gîte et le couvert.

DSC01160Le lendemain, nous embarquons avec nos vélos sur un canoë pour l’île de Mfangano. Nous avions découvert le projet en question via le site du Wwoofing où il était décrit comme une ferme  en  permaculture associée à un projet communautaire contre le HIV/SIDA. Après un bref échange d’e-mails cet été, nous n’avions plus eu de nouvelles de Richard, le responsable du projet. Nous n’étions donc pas sûrs d’être attendus…

Heureusement, Peter, que nous rencontrons sur le bateau et qui travaille comme infirmier au Centre médical de l’île, connaît bien Richard et nous mène jusqu’à sa maison. Nous sommes quasiment certains que nous n’étions pas attendus mais cela n’a jamais été dit.

Nous avons donc planté notre tente à quelques mètres de la toute petite maison de Richard, Ruth et de leurs trois enfants. Trois cousines venues de Mombasa pour les vacances scolaires partageaient avec eux les 25 m2 de surface habitable.

Grande a été notre déception lorsque nous avons découvert que la ferme en question était une petite ferme bio “ordinaire” et que Richard avait entendu parler de la permaculture via d’autres wwoofers et trouvait le concept très intéressant mais sans plus.

Nous serions partis plus rapidement si cette déception n’avait pas été accompagnée d’une superbe opportunité d’en apprendre plus sur la permaculture. En effet, Richard venait d’acheter un terrain de 4000 m2 à côté du lac et il y faisait construire sa nouvelle maison. Le terrain est, à l’instar de la quasi-totalité de l’île, très érodé et recouvert de bien peu de plantes.

Nous lui proposons alors de créer un design en permaculture pour son terrain. Cela permettrait à une famille de 5 de vivre en autonomie et de vendre les surplus au marché local. Richard accepte avec beaucoup d’enthousiasme et nous nous mettons au travail. Vous êtes invités à découvrir notre design dans la rubrique permaculture (la traduction française devrait suivre un jour…)

Très vite, nos journées prennent un rythme. Nous nous réveillons vers 7h pour nous diriger vers son terrain situé à 1 km de là. Nous plantons des arbres, creusons des baissières ( “swales”), construisons des croissants et surtout observons le terrain pour faire un design bien adapté à sa réalité.IMG_3821

Vers 9h30-10h00, l’une des cousine de Richard nous apporte le petit-déjeuner composé de crêpes ou de beignets accompagnés du chaï dont nous sommes devenus complètement dépendants (il faut préciser qu’ironiquement le seul café disponible au Kenya est du Nescafé – si on peut appeler cela du café). Lorsque le soleil commence à dessécher tout ce qui bouge, nous rentrons à la maison où nous attend un lunch frugal préparé par les cousines.

Nous consacrons nos après-midi à la conception du design et vers 16h00 nous repartons travailler sur le terrain. Vers 19h00 nous retournons vers la maison et nous mangeons avec toute la famille vers 21h00. C’est à ce moment-là qu’on lance le générateur qui alimente la télé. Nous mangeons devant des clips de musique Luo ou de hip-hop kenyan (qui est assez sympa).

Après quoi nous essayons de trouver le sommeil entre le chien qui aboie à toute heure du jour et de la nuit et le coq qui chante à partir de 4 heures du matin à 30 centimètres de la tente. Vu qu’un sommeil de mauvaise qualité a tendance à me rendre dingue après quelques jours, j’ai commencé un lobby pour qu’on mange le coq à Noël. Tout se passait bien jusqu’à ce que Richard décide qu’on mangerait plutôt un mouton. Le coq a donc continué impunément à saluer le soleil jusqu’à notre dernière nuit sur l’île.

Ces deux semaines nous ont donc donné l’occasion de vivre avec une famille kenyane et l’expérience était très instructive. De manière un peu étonnante, la famille de Richard reproduit un modèle assez typique où le sexe définit entièrement le rôle social de chacun. 

IMG_4083Ruth s’occupe entièrement du ménage et tient en plus un petit salon de coiffure faisant office de modeste internet café qui ne désemplit pas. Lorsqu’elle rentre vers 19h30 pour passer sa soirée à préparer des plats traditionnels compliqués, je ne me peux pas m’empêcher de me sentir frustrée envers Richard qui ne travaille pas autant.

Ceci dit, Richard est un homme très sympathique et il doit être difficile de changer les choses lorsque les femmes elles-mêmes sont plus que ravies de faire tout le travail. J’étais par exemple très étonnée de voir qu’elles cuisinaient tous les matins pendant au moins une heure alors qu’elles pouvaient simplement nous donner du pain avec de la margarine ou encore le nombre de fois qu’elles changeaient les vêtements des enfants créant ainsi quotidiennement une immense masse de linge à laver.

Sur une île sans eau courante ni électricité, tout se lave dans le lac qui sert donc de lave-linge, lave-vaisselle, baignoire, réserve d’eau pour les hommes et les animaux et de piscine.  On essayait de ne pas trop réfléchir quand on devait se laver dans le lac qui est infesté de bilharziose selon les médecins  rencontrés avant notre départ. Cela nous donnera peut-être l’occasion de découvrir les hôpitaux ougandais?

Quoiqu’il en soit, je me sens rapidement mal à l’aise d’être servie trois fois par jour et de regarder les trois cousines, les deux filles et Ruth courir partout pour essayer de devancer le moindre désir de sa majesté les hommes. Je propose mon aide qui est très vite acceptée. Dave lui n’a pas le droit de toucher la moindre assiette. Si au début, les femmes ne me laissent que couper les tomates, je gagne leur confiance un soir en préparant des spaghettis à la sauce…tomate. Le temps passé en cuisine (càd dehors) me donne une magnifique occasion de découvrir toutes les femmes de la maison.

Lors de ce séjour, nous sommes aussi amenés à découvrir le contexte général dans lequel vivent les habitants de l’île de Mfangano. Toute la région est ainsi menacée par un taux de HIV/SIDA extrêmement élevé et par un problème de déforestation sévère.

Évidemment, l’ombre de l’homme blanc est rarement loin lorsque l’on parle de destruction en Afrique.

Ainsi, ce sont des britanniques qui ont décidé un sombre jour de 1954 de jeter 6 perches du Nil dans le lac Victoria. Leur idée était de créer une importante industrie de la pêche, ce qui les amena tout naturellement à jeter leur dévolu sur ce poisson carnivore- voire cannibale- pouvant atteindre le poids de 250 kg et pouvant être revendu sous le label générique de poisson blanc dans le monde entier.

Ces imbéciles, ne s’étant pas posé la question de savoir quelles pouvaient bien être les conséquences de l’introduction d’une telle espèce dans un environnement aussi particulier, n’avaient pas prévu que les perches se développeraient au point de détruire les 300 espèces de poissons locales et partant l’écosystème entier du lac Victoria.

La destruction d’un écosystème est invariablement accompagné de la destruction des tissus sociaux, économiques et sanitaires existants pour les humains.

Voici ce qu’il s’est produit ici: dès les années 1980, la pêche dans le lac Victoria a connu un boom mondial. La masse de cash disponible pour les pêcheurs (qui n’est bien évidemment en rien comparable à la masse de cash venant du lac jusqu’aux USA et en Europe)  n’a pas manqué d’attirer un grand nombre de migrants venus des quatre coins de l’Afrique de l’Est. Ceux-ci se sont installés sur les rives du lac, imposant une charge supplémentaire sur la production alimentaire locale et ont amené avec eux une nouvelle maladie mortelle.DSC01190

Jusqu’alors, les communautés locales, composées essentiellement de Suba et de Luo, vivaient de la pêche des espèces locales et d’agriculture vivrière. Très vite cependant, les pêcheurs devant répondre à la demande mondiale ont commencé à pêcher la perche avec toutes les techniques possibles, que celles-ci soient légales ou non, et voilà qu’aujourd’hui à cause de la sur-pêche, le nombre de perches a drastiquement diminué. Ceci oblige les pêcheurs a passer plus de temps sur leur bateau pour moins d’argent. Alors que le prix du poisson (je parle du prix d’achat par les grosses compagnies exportatrices payé au pêcheur) est resté stable, le prix des céréales a plus que doublé ces dernières années. La paupérisation fait son travail destructeur (alcoolisme, évangélisme prônant l’abstinence,etc).

Par ailleurs, à cause de son poids, la perche du Nil ne peut être conservée par séchage contrairement aux espèces locales  mais elle doit être fumée. Ceci entraîne un énorme problème de déforestation, visible partout et rendant encore plus difficile l’agriculture vers laquelle plus personne ne se dirige vu le temps et le capital devant être investis pour un résultat incertain. Et puis, l’agriculture ne ramène pas autant de cash que la pêche.

Enfin, si les hommes ont du travail et donc de l’argent, la situation n’est pas aussi simple pour les femmes, non-mariées ou veuves. Celles-ci n’ont dès lors d’autre choix que de vendre leur corps pour obtenir un peu d’argent ou du poisson à manger. Ce phénomène infernal de “fish-for-sex” a eu pour effet direct d’accroître de manière fulgurante le nombre de personnes atteintes du HIV/SIDA (officiellement, on parle de 30% mais officieusement, le chiffre exact se situerait plutôt vers les 40%, oui, 40%! le taux le plus élevé au monde). La pandémie crée encore plus de veuves et d’orphelins et le cycle est sans fin.

Tout ça pour des fish sticks !

Si on peut encore laisser le bénéfice du doute aux anglais ayant introduit la perche il y a 56 ans, il est absolument criminel que le FMI, la Banque Mondiale et l’Union européenne continuent de promouvoir l’industrie de la pêche dans le lac Victoria sans proposer de transition vers un système durable. 

C’est pour cela que Richard et quelques autres personnes ont fondé une association sur l’île de Mfangano (qui est particulièrement touchée par le phénomène parce qu’elle est un habitat très apprécié des perches) pour recréer une communauté vivant en harmonie avec l’environnement et pour tenter de trouver une réponse locale à la pandémie du SIDA. Cette association a notamment entamé l’énorme travail de permettre aux personnes de découvrir leur statut HIV et de mettre en place des groupes de soutien. Si vous vous sentez l’âme généreuse, n’hésitez pas à leur faire un don. Vous pouvez visiter leur site sur www.organichealthresponse.org.

Le travail à faire ici est immense et nous sentons que la permaculture fait clairement partie de la réponse. C’était génial de voir que Richard partage notre sentiment.
Nous étions donc ravis de pouvoir réfléchir à l’implantation d’un projet en accord avec les principes de la permaculture sur l’île de Mfangano.

Malheureusement, il a commencé à pleuvoir la veille de Noël -alors que la courte saison de pluies est censée être finie depuis quelques semaines- et la pluie n’a jamais cessée.

IMG_3888C’était très triste parce que nous avions passé le jour de Noël à cuisiner pour 20 à 30 invités et qu’à cause de la pluie, personne n’est venu. Ici, quand il pleut, tout s’arrête. Le pauvre mouton sacrifié pour la cause a donc été mangé à toutes les sauces par la famille pendant trois jours.

La pluie a également paralysé notre chantier vu que la terre est argileuse et qu’elle ne peut être travaillée une fois mouillée car cela détruit sa structure. Nous avions par ailleurs terminé notre design et le manque de sommeil (le duo chien-coq étant fatal) et d’espace privé (deux semaines constamment entourés de gens et particulièrement d’enfants en bas-âge: c’est intense!) nous ont fait hésiter quant à la date de départ.

S’ajoutait à cela une difficulté supplémentaire: l’accueil par les habitants de l’île. Il n’y a pas beaucoup de wazungu qui passent par l’île et plus particulièrement par Sena et nous étions constamment observés et harangués par les locaux. Si nous sommes habitués à l’attention que nous recevons dans la plupart des pays du Sud, nous la percevons d’habitude comme l’expression d’une curiosité sympathique. Or, ici, l’attention était plus malveillante et en tout cas moqueuse. Évidemment, nous avons rencontré plein de gens sympathiques et accueillants mais il est mentalement fatigant d’entendre des rires moqueurs dès qu’on sort de chez soi.

Lorsque l’on pose la question à Richard de savoir pourquoi ces réactions hostiles, il nous donne une réponse peu satisfaisante : “c’est un honneur pour les enfants de saluer un mzungu”. Mmmh.

Nous pensons que le fait qu’il y ait sur l’île un hôtel de luxe tenu par un mzungu, nous dit-on, où d’autres wazungu se rendent directement du parc national du Maasai Mara par avion pour payer la somme indécente de 500 $ la nuit, dont 0 centime revient à la communauté locale, joue probablement un rôle dans cette hostilité à peine voilée. En effet, tous les emplois sont pris par des gens venant de Nairobi et les gardes sont des Maasai (un garde Luo risquerait de laisser rentrer des locaux dans l’enceinte de l’hôtel).

Ce tourisme de luxe assez typique de l’Afrique de l’Est est parfaitement illustré par le genre de cartes postales qu’on trouve ici: ce sont soit des photos d’animaux sauvages soit des photos de femmes Maasai aux seins nus. Ajoutons à cela le phénomène de tourisme sexuel le long de la côte kenyane et on peut comprendre que le touriste blanc n’incite pas au respect. Et puis, il y a nous, tout sales, avec nos deux t-shirts, voyageant à vélo, ce qui est parfaitement incompréhensible aux yeux des gens que nous rencontrons, et cela n’incite pas beaucoup plus au respect…

En tout cas, ces contacts avec les gens de Mfangano nous permettent de pratiquer les principes de la communication non violente. Ce n’est pas facile !!
 
DSC01201Enfin, lorsque le 28 décembre, nous nous réveillons dans la tente pleine d’eau, Dave décrète: “Ok, that’s it, we’re out of here!”. Deux heures plus tard on était dans le canoë nous ramenant à Mbita et vers les gens de SEEK qui nous accueillent à nouveau les bras ouverts. Nous étions un peu tristes d’être partis si vite mais nous n’avions plus grand chose à faire sur l’île et un long trajet nous attend.

Alors que nous nous reposons à Kisumu pendant quelques jours, il continue de pleuvoir des cordes et nous ne regrettons aucunement notre décision.

Demain, nous partons vers l’Ouganda où nous avons envie de nous arrêter dans une école-internat avec un projet en permaculture et de rendre visite à Pierre, un ami d’unif qui part travailler dans le sud-ouest avec la CTB (coopération technique belge) ce mois-ci.

Merci de m’avoir lue jusqu’ici, comme d’habitude je suis beaucoup trop longue mais sachez que vous avez échappé à la moitié de ce que je voulais vous dire!

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