Category: Kenya

Mfangano

Par admin, 2 January 2010 6:20

Tout d’abord, nous vous souhaitons une excellente année 2010!

Nous revoici à Kisumu un peu plus tôt que prévu car nous avons décidé de quitter l’île de Mfangano après un séjour de deux semaines seulement, partiellement à cause de pluies torrentielles inattendues.

Quant à notre expérience sur l’île de Mfangano, celle-ci était positive et enrichissante même si elle s’est parfois révélée être un vrai challenge. 

Après avoir quitté Kisumu il y a trois semaines, nous avons rejoint la ville de Mbita, situé au bout du Golfe et dernière ville avant le majestueux lac Victoria, via la pire route que nous ayons jamais vue. Nous avons mis deux jours pour parcourir 150 km dans la boue . En fait, c’était plutôt 190 km vu que Dave s’est trompé de chemin – à sa décharge, il ne se sentait pas très bien ce jour-là- et qu’on s’en est rendu compte après 20 km…on ne s’est plus parlé pendant quelques heures après ça…

Arrivés à Mbita, tout couverts de boue, nous nous mettons à la recherche d’un camping. Nous tombons par hasard sur un projet d’éducation à l’environnement (SEEK) tenus par des évangélistes chrétiens. Un couple charmant, Erin, une canadienne et Paul, un Kenyan, nous offre le gîte et le couvert.

DSC01160Le lendemain, nous embarquons avec nos vélos sur un canoë pour l’île de Mfangano. Nous avions découvert le projet en question via le site du Wwoofing où il était décrit comme une ferme  en  permaculture associée à un projet communautaire contre le HIV/SIDA. Après un bref échange d’e-mails cet été, nous n’avions plus eu de nouvelles de Richard, le responsable du projet. Nous n’étions donc pas sûrs d’être attendus…

Heureusement, Peter, que nous rencontrons sur le bateau et qui travaille comme infirmier au Centre médical de l’île, connaît bien Richard et nous mène jusqu’à sa maison. Nous sommes quasiment certains que nous n’étions pas attendus mais cela n’a jamais été dit.

Nous avons donc planté notre tente à quelques mètres de la toute petite maison de Richard, Ruth et de leurs trois enfants. Trois cousines venues de Mombasa pour les vacances scolaires partageaient avec eux les 25 m2 de surface habitable.

Grande a été notre déception lorsque nous avons découvert que la ferme en question était une petite ferme bio “ordinaire” et que Richard avait entendu parler de la permaculture via d’autres wwoofers et trouvait le concept très intéressant mais sans plus.

Nous serions partis plus rapidement si cette déception n’avait pas été accompagnée d’une superbe opportunité d’en apprendre plus sur la permaculture. En effet, Richard venait d’acheter un terrain de 4000 m2 à côté du lac et il y faisait construire sa nouvelle maison. Le terrain est, à l’instar de la quasi-totalité de l’île, très érodé et recouvert de bien peu de plantes.

Nous lui proposons alors de créer un design en permaculture pour son terrain. Cela permettrait à une famille de 5 de vivre en autonomie et de vendre les surplus au marché local. Richard accepte avec beaucoup d’enthousiasme et nous nous mettons au travail. Vous êtes invités à découvrir notre design dans la rubrique permaculture (la traduction française devrait suivre un jour…)

Très vite, nos journées prennent un rythme. Nous nous réveillons vers 7h pour nous diriger vers son terrain situé à 1 km de là. Nous plantons des arbres, creusons des baissières ( “swales”), construisons des croissants et surtout observons le terrain pour faire un design bien adapté à sa réalité.IMG_3821

Vers 9h30-10h00, l’une des cousine de Richard nous apporte le petit-déjeuner composé de crêpes ou de beignets accompagnés du chaï dont nous sommes devenus complètement dépendants (il faut préciser qu’ironiquement le seul café disponible au Kenya est du Nescafé – si on peut appeler cela du café). Lorsque le soleil commence à dessécher tout ce qui bouge, nous rentrons à la maison où nous attend un lunch frugal préparé par les cousines.

Nous consacrons nos après-midi à la conception du design et vers 16h00 nous repartons travailler sur le terrain. Vers 19h00 nous retournons vers la maison et nous mangeons avec toute la famille vers 21h00. C’est à ce moment-là qu’on lance le générateur qui alimente la télé. Nous mangeons devant des clips de musique Luo ou de hip-hop kenyan (qui est assez sympa).

Après quoi nous essayons de trouver le sommeil entre le chien qui aboie à toute heure du jour et de la nuit et le coq qui chante à partir de 4 heures du matin à 30 centimètres de la tente. Vu qu’un sommeil de mauvaise qualité a tendance à me rendre dingue après quelques jours, j’ai commencé un lobby pour qu’on mange le coq à Noël. Tout se passait bien jusqu’à ce que Richard décide qu’on mangerait plutôt un mouton. Le coq a donc continué impunément à saluer le soleil jusqu’à notre dernière nuit sur l’île.

Ces deux semaines nous ont donc donné l’occasion de vivre avec une famille kenyane et l’expérience était très instructive. De manière un peu étonnante, la famille de Richard reproduit un modèle assez typique où le sexe définit entièrement le rôle social de chacun. 

IMG_4083Ruth s’occupe entièrement du ménage et tient en plus un petit salon de coiffure faisant office de modeste internet café qui ne désemplit pas. Lorsqu’elle rentre vers 19h30 pour passer sa soirée à préparer des plats traditionnels compliqués, je ne me peux pas m’empêcher de me sentir frustrée envers Richard qui ne travaille pas autant.

Ceci dit, Richard est un homme très sympathique et il doit être difficile de changer les choses lorsque les femmes elles-mêmes sont plus que ravies de faire tout le travail. J’étais par exemple très étonnée de voir qu’elles cuisinaient tous les matins pendant au moins une heure alors qu’elles pouvaient simplement nous donner du pain avec de la margarine ou encore le nombre de fois qu’elles changeaient les vêtements des enfants créant ainsi quotidiennement une immense masse de linge à laver.

Sur une île sans eau courante ni électricité, tout se lave dans le lac qui sert donc de lave-linge, lave-vaisselle, baignoire, réserve d’eau pour les hommes et les animaux et de piscine.  On essayait de ne pas trop réfléchir quand on devait se laver dans le lac qui est infesté de bilharziose selon les médecins  rencontrés avant notre départ. Cela nous donnera peut-être l’occasion de découvrir les hôpitaux ougandais?

Quoiqu’il en soit, je me sens rapidement mal à l’aise d’être servie trois fois par jour et de regarder les trois cousines, les deux filles et Ruth courir partout pour essayer de devancer le moindre désir de sa majesté les hommes. Je propose mon aide qui est très vite acceptée. Dave lui n’a pas le droit de toucher la moindre assiette. Si au début, les femmes ne me laissent que couper les tomates, je gagne leur confiance un soir en préparant des spaghettis à la sauce…tomate. Le temps passé en cuisine (càd dehors) me donne une magnifique occasion de découvrir toutes les femmes de la maison.

Lors de ce séjour, nous sommes aussi amenés à découvrir le contexte général dans lequel vivent les habitants de l’île de Mfangano. Toute la région est ainsi menacée par un taux de HIV/SIDA extrêmement élevé et par un problème de déforestation sévère.

Évidemment, l’ombre de l’homme blanc est rarement loin lorsque l’on parle de destruction en Afrique.

Ainsi, ce sont des britanniques qui ont décidé un sombre jour de 1954 de jeter 6 perches du Nil dans le lac Victoria. Leur idée était de créer une importante industrie de la pêche, ce qui les amena tout naturellement à jeter leur dévolu sur ce poisson carnivore- voire cannibale- pouvant atteindre le poids de 250 kg et pouvant être revendu sous le label générique de poisson blanc dans le monde entier.

Ces imbéciles, ne s’étant pas posé la question de savoir quelles pouvaient bien être les conséquences de l’introduction d’une telle espèce dans un environnement aussi particulier, n’avaient pas prévu que les perches se développeraient au point de détruire les 300 espèces de poissons locales et partant l’écosystème entier du lac Victoria.

La destruction d’un écosystème est invariablement accompagné de la destruction des tissus sociaux, économiques et sanitaires existants pour les humains.

Voici ce qu’il s’est produit ici: dès les années 1980, la pêche dans le lac Victoria a connu un boom mondial. La masse de cash disponible pour les pêcheurs (qui n’est bien évidemment en rien comparable à la masse de cash venant du lac jusqu’aux USA et en Europe)  n’a pas manqué d’attirer un grand nombre de migrants venus des quatre coins de l’Afrique de l’Est. Ceux-ci se sont installés sur les rives du lac, imposant une charge supplémentaire sur la production alimentaire locale et ont amené avec eux une nouvelle maladie mortelle.DSC01190

Jusqu’alors, les communautés locales, composées essentiellement de Suba et de Luo, vivaient de la pêche des espèces locales et d’agriculture vivrière. Très vite cependant, les pêcheurs devant répondre à la demande mondiale ont commencé à pêcher la perche avec toutes les techniques possibles, que celles-ci soient légales ou non, et voilà qu’aujourd’hui à cause de la sur-pêche, le nombre de perches a drastiquement diminué. Ceci oblige les pêcheurs a passer plus de temps sur leur bateau pour moins d’argent. Alors que le prix du poisson (je parle du prix d’achat par les grosses compagnies exportatrices payé au pêcheur) est resté stable, le prix des céréales a plus que doublé ces dernières années. La paupérisation fait son travail destructeur (alcoolisme, évangélisme prônant l’abstinence,etc).

Par ailleurs, à cause de son poids, la perche du Nil ne peut être conservée par séchage contrairement aux espèces locales  mais elle doit être fumée. Ceci entraîne un énorme problème de déforestation, visible partout et rendant encore plus difficile l’agriculture vers laquelle plus personne ne se dirige vu le temps et le capital devant être investis pour un résultat incertain. Et puis, l’agriculture ne ramène pas autant de cash que la pêche.

Enfin, si les hommes ont du travail et donc de l’argent, la situation n’est pas aussi simple pour les femmes, non-mariées ou veuves. Celles-ci n’ont dès lors d’autre choix que de vendre leur corps pour obtenir un peu d’argent ou du poisson à manger. Ce phénomène infernal de “fish-for-sex” a eu pour effet direct d’accroître de manière fulgurante le nombre de personnes atteintes du HIV/SIDA (officiellement, on parle de 30% mais officieusement, le chiffre exact se situerait plutôt vers les 40%, oui, 40%! le taux le plus élevé au monde). La pandémie crée encore plus de veuves et d’orphelins et le cycle est sans fin.

Tout ça pour des fish sticks !

Si on peut encore laisser le bénéfice du doute aux anglais ayant introduit la perche il y a 56 ans, il est absolument criminel que le FMI, la Banque Mondiale et l’Union européenne continuent de promouvoir l’industrie de la pêche dans le lac Victoria sans proposer de transition vers un système durable. 

C’est pour cela que Richard et quelques autres personnes ont fondé une association sur l’île de Mfangano (qui est particulièrement touchée par le phénomène parce qu’elle est un habitat très apprécié des perches) pour recréer une communauté vivant en harmonie avec l’environnement et pour tenter de trouver une réponse locale à la pandémie du SIDA. Cette association a notamment entamé l’énorme travail de permettre aux personnes de découvrir leur statut HIV et de mettre en place des groupes de soutien. Si vous vous sentez l’âme généreuse, n’hésitez pas à leur faire un don. Vous pouvez visiter leur site sur www.organichealthresponse.org.

Le travail à faire ici est immense et nous sentons que la permaculture fait clairement partie de la réponse. C’était génial de voir que Richard partage notre sentiment.
Nous étions donc ravis de pouvoir réfléchir à l’implantation d’un projet en accord avec les principes de la permaculture sur l’île de Mfangano.

Malheureusement, il a commencé à pleuvoir la veille de Noël -alors que la courte saison de pluies est censée être finie depuis quelques semaines- et la pluie n’a jamais cessée.

IMG_3888C’était très triste parce que nous avions passé le jour de Noël à cuisiner pour 20 à 30 invités et qu’à cause de la pluie, personne n’est venu. Ici, quand il pleut, tout s’arrête. Le pauvre mouton sacrifié pour la cause a donc été mangé à toutes les sauces par la famille pendant trois jours.

La pluie a également paralysé notre chantier vu que la terre est argileuse et qu’elle ne peut être travaillée une fois mouillée car cela détruit sa structure. Nous avions par ailleurs terminé notre design et le manque de sommeil (le duo chien-coq étant fatal) et d’espace privé (deux semaines constamment entourés de gens et particulièrement d’enfants en bas-âge: c’est intense!) nous ont fait hésiter quant à la date de départ.

S’ajoutait à cela une difficulté supplémentaire: l’accueil par les habitants de l’île. Il n’y a pas beaucoup de wazungu qui passent par l’île et plus particulièrement par Sena et nous étions constamment observés et harangués par les locaux. Si nous sommes habitués à l’attention que nous recevons dans la plupart des pays du Sud, nous la percevons d’habitude comme l’expression d’une curiosité sympathique. Or, ici, l’attention était plus malveillante et en tout cas moqueuse. Évidemment, nous avons rencontré plein de gens sympathiques et accueillants mais il est mentalement fatigant d’entendre des rires moqueurs dès qu’on sort de chez soi.

Lorsque l’on pose la question à Richard de savoir pourquoi ces réactions hostiles, il nous donne une réponse peu satisfaisante : “c’est un honneur pour les enfants de saluer un mzungu”. Mmmh.

Nous pensons que le fait qu’il y ait sur l’île un hôtel de luxe tenu par un mzungu, nous dit-on, où d’autres wazungu se rendent directement du parc national du Maasai Mara par avion pour payer la somme indécente de 500 $ la nuit, dont 0 centime revient à la communauté locale, joue probablement un rôle dans cette hostilité à peine voilée. En effet, tous les emplois sont pris par des gens venant de Nairobi et les gardes sont des Maasai (un garde Luo risquerait de laisser rentrer des locaux dans l’enceinte de l’hôtel).

Ce tourisme de luxe assez typique de l’Afrique de l’Est est parfaitement illustré par le genre de cartes postales qu’on trouve ici: ce sont soit des photos d’animaux sauvages soit des photos de femmes Maasai aux seins nus. Ajoutons à cela le phénomène de tourisme sexuel le long de la côte kenyane et on peut comprendre que le touriste blanc n’incite pas au respect. Et puis, il y a nous, tout sales, avec nos deux t-shirts, voyageant à vélo, ce qui est parfaitement incompréhensible aux yeux des gens que nous rencontrons, et cela n’incite pas beaucoup plus au respect…

En tout cas, ces contacts avec les gens de Mfangano nous permettent de pratiquer les principes de la communication non violente. Ce n’est pas facile !!
 
DSC01201Enfin, lorsque le 28 décembre, nous nous réveillons dans la tente pleine d’eau, Dave décrète: “Ok, that’s it, we’re out of here!”. Deux heures plus tard on était dans le canoë nous ramenant à Mbita et vers les gens de SEEK qui nous accueillent à nouveau les bras ouverts. Nous étions un peu tristes d’être partis si vite mais nous n’avions plus grand chose à faire sur l’île et un long trajet nous attend.

Alors que nous nous reposons à Kisumu pendant quelques jours, il continue de pleuvoir des cordes et nous ne regrettons aucunement notre décision.

Demain, nous partons vers l’Ouganda où nous avons envie de nous arrêter dans une école-internat avec un projet en permaculture et de rendre visite à Pierre, un ami d’unif qui part travailler dans le sud-ouest avec la CTB (coopération technique belge) ce mois-ci.

Merci de m’avoir lue jusqu’ici, comme d’habitude je suis beaucoup trop longue mais sachez que vous avez échappé à la moitié de ce que je voulais vous dire!

L’ouest du Kenya

Par admin, 11 December 2009 8:12

(désolée mais suite à un problème de connexion nous ne parvenons pas à mettre les photos dans le texte. Celles-ci sont donc disponibles ici)

Il est extrêmement difficile de résumer en quelques lignes tout ce que nous avons vécu ces dernières semaines. En effet, la découverte à vélo d’un pays tel que le Kenya nous donne parfois l’impression d’imploser sous le poids de nos sentiments et de nos pensées et ce n’est pas facile d’y mettre de l’ordre!

Nous profitons donc de ce jour de repos à Kisumu, la troisième plus grande ville du Kenya, pour tenter  de partager avec vous notre expérience avec nos maigres mots.

Nous avons franchi le cap de nos premiers mille kilomètres hier, à quelques 150 kilomètres de Mbita d’où nous prendrons un canoë pour nous rendre sur l’île de Mfangano dans le lac Victoria où nous ferons du Wwoofing pendant un mois.

La première semaine de voyage qui nous a menés à l’aéroport d’Heathrow fut péniblement clôturée par de gros problèmes rencontrés lors de l’embarquement avec Air France. Nous vous passons les détails mais nous avons bien failli rater l’avion pour Paris alors que nous étions arrivés à l’aéroport avec plus de trois heures d’avance. Bizarrement, depuis que nous avons embarqué à Charles de Gaulle sur l’avion pour Nairobi, tout se passe pour le mieux.

Les seules difficultés rencontrées depuis notre arrivée dans ce beau pays sont celles que nous avons créées nous-mêmes. Ainsi, nous avons passé les deux premiers jours à Nairobi – affectueusement surnommé Nairobbery par ses habitants- terrorisés à l’idée d’y être. Entre les mises-en-garde du guide touristique, les peurs irrationnelles de nos parents et les remarques du personnel de l’hôtel où nous avions débarqués (”Oh no! I wouldn’t go there if I were you!” “You cannot walk! You have to take a taxi! It’s too dangerous” etc), nous étions comme pétrifiés de peur et l’idée de devoir traverser la ville à vélo avec toutes nos modestes possessions terrestres exposées dans des sacs de couleurs vives nous empêchait presque de dormir la nuit.

Nous étions bien ridicules parce que finalement nous n’avons rencontré que des gens charmants et n’avons rien vu, ni vécu qui vaille la peine d’être mentionné ici.

Comme le voyage consiste essentiellement à dépasser ses peurs, nous décidons enfin d’enfourcher nos montures le 25 novembre pour découvrir le nord de la vallée du Grand Rift en nous rendant de lac en lac: Naivasha, Elementeita, Nakuru, Bogoria et Baringo. De Nairobi jusqu’à Nakuru, nous sommes obligés de partager la route avec des poids-beaucoup-trop-lourds qui défoncent les chaussées et qui créent des appels d’air à vous arracher votre chapeau. Et puis comme nous n’avons pas encore eu la gentillesse de léguer à l’Afrique nos filtre à particules, nous avions l’impression d’avoir fumé 5 paquets de cigarettes à la fin de la journée.

Après Nakuru cependant nous avons découvert les routes moins prisées et autres pistes quasi-désertes nous menant dans des paysages semi-arides spectaculaires. Très vite, les cris des enfants le long de la route se sont mués de “Hello! How are you?” en “Wazungu!” ce qui est un signe certain que le touriste-en-safari-au-Kenya ne passe pas souvent par ici.

“Wazungu” est un mot magique qui exprime plusieurs concepts qui peuvent se chevaucher. L’acception la plus commune est probablement “le cirque” ou “l’attraction du jour” ce qui met les enfants en liesse et leur énergie et bonne humeur sont extrêmement communicatives. Nous n’entendons alors que des dizaines d’enfants criant à plein poumon, riant, sautant de joie et nous courant après sur parfois quelques kilomètres. Il m’est même arrivée d’être poussée par des enfants sur plusieurs kilomètres en pleine montagne! Ce qui est quelque peu humiliant (bizarrement, ils ne poussent jamais Dave) mais secrètement plaisant.

“Wazungu” peut aussi signifier “Père Noël” ou “passeport pour l’Europe”. Nous entendons alors les enfants crier “Wazungu! Give me money/sweets/your jacket/your bike!” et les jeunes adolescents nous approchent en nous demandant de les emmener en Europe. Dans ce cadre, nous nous sentons impuissants et mal de devoir refuser systématiquement ce genre de demande.

Près du lac Bogoria, nous avons planté notre tente dans un site magnifique sous d’énormes figuiers, il y avait même un petit ruisseau qui traversait le terrain. Nous étions parfaitement seuls avec les kudus, les babouins et les flamands roses. Étrangement, mes camps guides à Erps Kwerps ne m’ont pas préparée au camping sauvage en Afrique… La nuit venue, les hurlements, glapissements et autres bruits d’animaux à deux pas de la tente m’ont empêchée de bien dormir. Alors que Dave, habitué du camping aux USA où il y a encore un peu de nature, dormait comme un bien heureux, moi j’imaginais déjà les titres dans les journaux locaux “Un couple de touristes stupides mangé par le léopard fou du lac Bogoria: un vrai carnage. Photos en page 3″. Dave se moque de moi mais je suis sûre qu’il y avait au moins un hyène et un léopard à côté de notre tente cette nuit-là! Cette expérience m’a en tout cas permis d’apprendre à dormir paisiblement près des hippopotames et des crocodiles du lac Baringo et dans bien d’autres décors depuis lors.

Malgré le fait que nous voyagions en pleine saison des courtes pluies, nous n’en avons pas encore vraiment vu la couleur. En fait, le Kenya était en proie à une terrible sècheresse jusqu’au mois d’octobre ce qui n’a pas manqué de raviver de vieux conflits dans le nord du pays (particulièrement la région du lac Turkana et au nord, dans la vallée de l’Omo). Tous les lacs que nous avons pu voir depuis notre départ de Nairobi sont particulièrement asséchés: certains lacs ayant perdu des superficies de plusieurs kilomètres carrés. Si cela constitue une catastrophe écologique indéniable lorsque la faune et la flore meurent (avec toutes les conséquences sur le tourisme, vital pour le Kenya), les conséquences humaines sont également catastrophiques.

Les raisons de ces sècheresses sont d’une part le réchauffement climatique et d’autre part, la déforestation et le détournement des cours d’eau pour l’irrigation des grandes plantations (café, fleurs coupées, thé, céréales, aloé vera, etc destinés à l’exportation) et parfois pour les cultures vivrières locales. Le gouvernement kenyan est bien au courant de ces problèmes et tente d’y trouver des solutions (tout en continuant à s’en mettre plein les poches!).

Depuis notre arrivée, un drame humain se déroule dans la forêt Mau, pas trop loin de Nairobi, où se trouve une réserve d’eau douce importante pour le Kenya. En effet, beaucoup de paysans pauvres ont acheté en 1996  des petites parcelles dans cette forêt à des membres de l’ancien gouvernement Moï (à majorité Kalendjin)qui les avaient eux-mêmes reçues illégalement en échange de services rendus (nous parlons de dizaines de milliers d’hectares). Aujourd’hui, le gouvernement Kibaki en place (à majorité Kikuyu) se rend compte que l’occupation humaine de cette forêt met en péril les réserves d’eau et de forêt du Kenya. Il a donc décidé de bouter hors les méchants occupants. S’il est difficile d’éprouver de la peine pour les anciens corruptibles qui possèdent d’énormes ranchs dans cette réserve, il est assez choquant de voir les milliers de paysans jetés hors de leur propriété dans laquelle ils ont mis toutes leurs économies. En attendant, ceux qui ont vendu les parcelles, gardent leur argent et le gouvernement en place ne compte pas rembourser les paysans. Les dindons de la farce sont toujours les mêmes. Devenir sans terre dans une société vivant essentiellement de l’agriculture vivrière en dehors des villes, c’est une condamnation à mort. Tout ceci ne présage rien de bon.

Choquante aussi est l’industrie des fleurs à destination des occidentaux (qui d’autre a envie de recevoir des fleurs mortes pour fêter une occasion?). Autour du lac Naivasha nous avons fait plus d’une demi-journée de vélo parmi ces grandes exploitations composées de milliers de serres en plastique pompant la précieuse eau du lac. Non seulement, les serres ont pour effet de détruire le sol (et c’est notamment pour cela que les fleurs des Pays-Bas sont également une hérésie environnementale) mais en plus, le Kenya est le seul pays au monde à autoriser une série de pesticides ultra-polluants. Alors, certes, certains Kenyans ont du travail mais qui peut prétendre que travailler dans des serres où il fait plus de 40°C en manipulant des  matières toxiques toute la journée pour fabriquer un produit de luxe à destination de l’étranger est un travail conforme à la dignité humaine?!?

Ce qui est certain c’est que voyager dans un pays comme le Kenya apporte beaucoup de bonheur  mais aussi la honte de venir d’une civilisation qui détruit la planète et les autres civilisations pour satisfaire ses pseudo-besoins.

Quoiqu’il en soit, les paysages ont fortement changés lorsque nous nous sommes dirigés vers l’Ouest en passant par nos premières chaînes de montagnes toutes vertes et luxuriantes – une sorte de remise en forme bien trash- pour rejoindre Iten, qui se trouve à une altitude de 2.800 mètres et puis Eldoret, qui se situe sur un plateau à près de 2.400 mètres. Lorsque nous avons fait du couchsurfing chez  Hilary, nous avons même pu sortir nos pulls que nous n’avions plus vus depuis l’Angleterre.

De la maison d’Hilary, nous sommes descendus vers la forêt de Kakamega, vestige de 240 km2 de la forêt vierge tropicale qui couvrait notamment les territoires de la Guinée, Congo, Afrique centrale, Ouganda et Kenya. Une promenade guidée dans cette forêt vieille de 1.500 ans était une expérience unique!

Lorsque nous avons atteint Kisumu hier, nos corps avaient enfin pris le pli et faire du vélo dans un pays au terrain accidenté tel que le Kenya sous une chaleur parfois étouffante n’est plus aussi pénible qu’au début. Nous avons développé une petite routine où nous nous levons à 5h30 du matin (Même pas mal!), pédalons quelques kilomètres jusqu’à un village où on peut se nourrir de haricots et de maïs accompagnés de chapatis (bonne crêpe bien grasse) ou d’ugali (l’inévitable pâte de farine de maïs durcie et froide) et de chai (thé au lait sucré, la boisson énergétique kenyane). Nous sommes prêt à pédaler entre 7h et 8h et essayons de pédaler 50 kilomètres avant de nous arrêter pour le lunch (généralement composé de chapatis avec quelques légumes). Le vrai plaisir cependant c’est de s’arrêter pour un petit snack (avocat, ananas, mangue, etc que nous achetons aux agriculteurs le long de la route). Nous essayons d’arriver à destination entre 13h et 17h00 ce qui nous permet de visiter l’endroit avant d’aller nous coucher vers 21h00.

Dois-je vraiment vous parler de Dave et de ses crevaisons quasi quotidiennes? Petit à petit cependant, nous adoptons le fatalisme à l’africaine ce qui nous permet de nous mettre en mode off lorsque Dave répare son pneu sous le regard amusé et/ou curieux des kenyans. Je ne sais pas ce que ces crevaisons veulent dire mais nous avons eu le plaisir de rencontrer deux autres cyclotouristes. Le premier, Markus, un suisse de 44 ans, 60.000 km au compteur, qui nous explique ne plus avoir eu de crevaison depuis 15.000 km et puis Winnie, un allemand de 46 ans, 120.000 km au compteur (!!!) qui nous dit avoir des crevaisons régulièrement et que c’est juste une question de malchance. Pauvre Dave!

Jusqu’à présent, nous avons vraiment avancé à notre aise histoire d’habituer nos corps à l’exercice physique intense (personnellement, je n’avais plus vraiment fait de sport depuis le mois de juillet à cause des millions de préparatifs. Autant vous dire que les premiers jours de montagne j’avais envie de pleurer) et de pouvoir être bien réceptifs à la rencontre.

Parce que finalement, c’est la rencontre qui est la substance du voyage. Autant c’est vraiment génial d’apprendre à vivre avec la Nature (aussi bien animaux sauvages qu’animaux domestiques qui sont omniprésents) autant rien ne vaut une belle rencontre.

Nous voudrions vous parler de certaines de ces rencontres.

Tout d’abord, Moses, un jeune entrepreneur de Nairobi qui travaille dans le secteur de l’énergie. Il rêve de pouvoir apporter l’électricité aux dizaines de millions de Kenyans qui vivent sans. Il nous parle des problèmes de son pays (la corruption et le leadership) et de ses forces (les gens). Lui même travaille 24h sur 24 pour pouvoir être un homme libre et aider financièrement les membres de sa famille car la famille c’est de loin le plus important!

Au sujet de la corruption, il nous explique que comme tout le monde vient d’une famille pauvre, il est clair que lorsqu’il est possible de passer à table, on mange jusqu’à ce qu’on soit plein. C’est la nature humaine.

Comment ne pas parler de Freddy, ce jeune ranger de 27 ans qui travaille au parc national du Mont Longonot? Nous le rencontrons alors que suite à une mauvaise indication sur notre carte, nous empruntons un chemin qui va droit sur un ranch privé. Lorsqu’il a vu de loin que nous nous trompions de chemin, il nous a couru après sur plusieurs kilomètres pour nous accompagner jusqu’au garde du ranch afin de négocier avec lui notre droit de passage.

Freddy voudrait quitter son boulot qui est très exigeant: il passe 4 semaines seul dans la forêt à pourchasser les braconniers. Un métier dangereux! Il rêve de pouvoir monter sa propre ONG après avoir pris le temps de travailler sur lui-même.

Il rigole de nous parce que comme tous les Occidentaux nous transportons avec nous de tonnes de choses! Lui-même ne possède qu’un t-shirt et c’est très bien comme ça.

Ensuite, nous avons eu la chance de rencontrer Harun au lac Baringo. Il attendait notre arrivée (ou celle de n’importe quel autre touriste) à l’entrée du parc pour nous proposer dans un français impeccable (il me parle même en néerlandais lorsque je lui dis que je suis belge) de faire un tour du lac en bateau.

Il nous explique que les villages du coin se sont organisés en coopérative parce que la compétition tue et que la collaboration rend plus riche (une leçon que l’Occident ferait bien d’apprendre!). Grâce à cette coopérative, tout le monde peut travailler. Certains s’occupent de faire les guides, d’autres conduisent les bateaux, d’autres encore s’occupent de pêcher les poissons qui seront séchés pour être vendus à Nakuru, de récolter le miel, de s’occuper des chèvres et des vaches, etc. Les profits sont partagés équitablement et petit à petit la communauté est parvenue à vivre même sans tourisme! Le tour en bateau avec lui était très intéressant.

Haroun est quelqu’un de particulièrement impressionnant: il parle le français, l’anglais, l’hébreu, le swahili et le Turkana. Il est guide professionnel et connaît comme sa poche tous les parcs nationaux. Entre ses contrats, il revient dans son village natal pour partager ses connaissance d’ornithologue avec ses copains. Il est également chasseur de serpents (nous l’avons vu à l’œuvre!). Il part chasser les cobras, les mambas et autres charmantes bêtes, en récolte le venin qui est envoyé dans un laboratoire en Australie pour fabriquer de l’anti-venin qui est par la suite renvoyé au Kenya. L’anti-venin est extrêmement cher normalement mais gratuit pour les autochtones. Il faut savoir qu’une morsure de mamba tue en 15 minutes…

Il est aussi connaisseur de lion et autres petits animaux de compagnie: il les suit pendant des jours en savane afin de permettre aux touristes de voir les lions en chasse. Un vrai mec quoi!

Il y a aussi Patrick, instituteur à Iten, une village de montagne avec qui nous partageons un apéro (c’est la première fois qu’il parle avec des blancs). Nous parlons de beaucoup de choses et notamment de la vie au Kenya et en Europe. Il est curieux de savoir comment nous avons fait pour épargner l’argent pour effectuer un tel voyage. Lorsque nous le lui expliquons, il répond qu’à son avis, les africains sont trop pessimistes pour épargner de l’argent (cette idée est confirmée par notre guide à Kakamega). Lui même, pourrait épargner de l’argent pour voyager en Europe, mais il ne le fera jamais.

Enfin, nous avons rencontré Hilary via le site de couchsurfing. Il vit à 30 km d’Eldoret dans les montagnes. Il s’entraîne tous les jours pour la course à pied et à déjà participé à des courses un peu partout dans le monde. Orphelin à un jeune âge, il a hérité de ses parents un lopin de terre qu’il cultive pour se nourrir. Il a une vache, un veau, des lapins, des poules, un champ de maïs, une charmante petite maison et une voiture. Il vit dans son village natal entouré de ses 10 frères et sœurs et de tous ses amis.  Il ne nous croit pas lorsque nous lui expliquons qu’il mène la vie dont nous rêvons.

Son rêve à lui c’est de partir s’installer aux Etats-Unis. Le Kenya est trop corrompu (c’est un leitmotiv ici) et selon lui, en tant que Kalendjin, il ne trouvera jamais de travail ici.

Il nous pose beaucoup de questions sur les visas et les lois sur l’immigration en Europe et aux Etats-Unis. Il rêve de pouvoir avoir une bourse d’étude pour les USA via ses compétences en course à pied. Malheureusement, le temps joue en sa défaveur et il est obligé de mentir sur son âge pour pouvoir continuer à participer aux courses. De plus, la concurrence est rude car il n’est pas le seul à rêver de cela…

En l’écoutant parler des Etats-Unis, nous apprenons à ne pas juger les rêves des autres. Nous lui souhaitons de pouvoir  concrétiser tous ses rêves. Car finalement, la vie est absurde mais il est encore plus absurde de vouloir faire quelque chose qui ne nous rend pas heureux afin de lui donner un sens.

Dans deux jours, nous devrions être sur l’île de Mfangano. Nous vous donnerons des nouvelles d’ici un mois. N’hésitez pas à vous inscrire au groupe google afin d’être tenus informés des nouvelles contributions!

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