Botswana

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Le soleil descendait à toute vitesse et nous étions encore loin du prochain village. Nous avions déjà 105 kilomètres dans les jambes et la perspective de faire 30 kilomètres de plus, dans le noir, ne m’enchantait pas du tout. En fait, j’essayais de convaincre Dave de planter la tente juste là, à quelques mètres de la route, personne ne nous verrait et nous passerions une nuit tranquille. “De toute façon, il n’y a pas d’animaux dans ce stupide parc national!” conclus-je mon plaidoyer. C’est évidemment au moment où j’achève ma phrase que nous voyons les premiers animaux sauvages en deux jours à vélo dans le parc de Bwabwata, au Nord de la Namibie. Nous nous trouvons au milieu d’une dizaine d’éléphants allant se rafraîchir à la rivière de l’autre côté de la route. Nos cœurs palpitent mais avant même d’avoir eu le temps de faire le moindre geste, les éléphants nous tournent le dos et s’enfuient en courant. Nous n’avons pas cherché à comprendre pourquoi des bêtes de quatre tonnes ont peur de deux cyclistes et nous avons achevé notre trajet de 135 kilomètres juste de l’autre côté de la barrière électrique protégeant le staff du parc d’une invasion animalière.

Nous nous trouvions alors dans le Caprivi strip, une petite languette de Namibie logée entre le Botswana et l’Angola qui a servi de base militaire Sud-Africaine dans les années 1970-1980. Les traces de ce passé se lisent sur les visages  suspicieux des habitants des rares villages le long de la route ainsi que dans les noms de ces villages, comme celui d’Omega III où nous avions campé la veille.

L’avantage logique des longues journées de vélo c’est que nous parvenons plus rapidement à destination et nous étions donc ravis de passer le poste-frontière du Botswana (ultra-moderne mais complètement désert) en date du 1er juillet, jour national de Sir Seretse Khama, le premier président du pays. Nous étions particulièrement excités d’arriver ce jour-là car nous avions récemment lu “Colour Bar” de Susan Williams (Ed. Penguin), où elle retrace avec brio, sur base d’archives rendues publiques il y a peu, le véritable parcours du combattant que Seretse Khama a mené avant de devenir président.

En effet, Seretse Khama, héritier du trône du royaume des Bamangwata qui faisait alors partie du protectorat britannique de Bechuanaland, avait commis l’impardonnable erreur d’épouser une anglaise blanche lors de son séjour à Oxford. Le gouvernement britannique,  terrorisé à l’idée de fâcher les gouvernements sud-Africain et rhodésien, entama alors une campagne scandaleuse  pour empêcher Khama d’arriver au pouvoir. Tous les coups étaient permis et le gouvernement britannique n’a pas hésité à forcer Khama et son épouse en exil  pendant 6 ans à Londres alors que les habitants du royaume (hormis les blancs, horrifiés à l’idée qu’un mariage mixte puisse exister) s’étaient prononcés par consensus sur le fait que la couleur de peau de l’épouse du roi n’avait aucune importance et qu’ils ne voulaient être gouvernés que par Seretse Khama.

Par un heureux concours de circonstances, le gouvernement a finalement accepté le retour de Seretse Khama dans son pays qu’il a mené vers l’indépendance en 1966. C’est peu après que d’énormes gisements de diamants ont été découverts au Botswana. Cette source de richesse, inespérée dans un pays semi-aride habité par des pastoralistes dénués, a été habilement exploitée par le gouvernement botswanais, lequel peut se targuer aujourd’hui d’être parmi les deux exemples communément cités de réussite en Afrique (l’autre étant l’île Maurice).

Malgré le fait que Seretse Khama était un être particulièrement exceptionnel, nous sommes déçus de n’apercevoir aucun signe de commémoration, outre les banques fermées, dans les rues de la première ville après la frontière.

Le lendemain, nous poursuivons notre route longeant la rive ouest du fleuve Okavango. Nous avions décidé de visiter les montagnes de Tsodilo, un lieu sacré pour les San, les chasseurs-cueilleurs qui peuplaient à l’époque toute la région de l’Afrique du Sud et rendus populaires par le film “Les dieux sont tombés sur la tête”.
C’est en lisant le beau récit de voyage “The lost world of the Kalahari” de Laurens Van der Post que nous avions eu l’idée de changer notre trajet pour arriver à ce lieu, loin du parcours touristique habituel. L’explorateur sud-Africain est parvenu à partager avec ses lecteurs la magie du site où sa longue expédition à la recherche des San l’avait conduit en 1957.

Cette réussite a cependant été lamentée par le même Van der Post, tout contrit, dans son livre “The voice of the thunder” lorsqu’en revenant sur les lieux en 1980 il y découvre avec horreur les dégâts causés par le tourisme.

Tsodilo n’est certes pas le seul endroit au monde a avoir été gâché par le tourisme (je pourrais vous parler de Zanzibar par exemple pendant des heures) mais l’histoire dramatique des San lui donne un caractère particulièrement tragique.

Les San sont des êtres humains mythiques qui ont inspiré de nombreuses thèses d’anthropologie et l’action d’innombrables ONG, notamment à cause du fait horrifiant qu’ils sont en voie de disparition. Ils étaient présents en Afrique du Sud depuis plus de 20.000 ans  lorsque les Bantus descendus du Nigeria- Cameroun ont commencé à convoiter leurs terres afin de s’y installer comme agriculteurs. Les San qui n’ont pas été tués ou absorbés par les Bantus devenus majoritaires étaient repoussés vers les régions plus inhospitalières au Sud. Le sort des San fut définitivement scellé par l’arrivée des Blancs qui menèrent de véritables campagnes d’extermination du 17ième au 20ième siècle.

Les San, attaqués au Nord comme au Sud, ont donc vu leur nombre drastiquement diminuer et leur territoire réduit à une peau de chagrin. Face à l’ampleur du massacre, le Botswana, qui  reste la demeure de 60% des 100 000 San survivants, a créé la Central Kalahari Game Reserve ou CKGR afin de leur permettre de continuer de vivre leur mode de vie unique.

Deux éléments sont venus perturber ce relatif “happy end”: premièrement, le gisement de diamant le plus riche au monde a été découvert dans le CKGR dans les années 1980 et deuxièmement, des conservateurs européens ont accusé les San – plutôt que de longues périodes de sècheresse- d’être les responsables de la disparition des animaux dans la réserve. Il n’en fallait pas plus au gouvernement botswanais pour en reprendre le contrôle. Ce regain de contrôle  a pris la forme d’une part, de limitations drastiques du droit de chasse des San et d’autre part, de relocalisations forcées dans des villages déprimants situés en dehors de la réserve. Après plusieurs vagues d’expulsions, la Haute Cour du Botswana a jugé, dans un arrêt de 2006, ces relocalisations illégales et anticonstitutionnelles. Le gouvernement n’a pas daigné y donner suite et le 21 juillet 2010, la même Cour a interdit aux San l’accès au seul point d’eau de la réserve, rendant de facto caduc l’arrêt de 2006.

L’avenir des San est donc très incertain et il faut espérer que la pression internationale parviendra à faire changer le gouvernement botswanais de direction.

Nous étions cependant choqués d’apprendre qu’en 2009, un grand complexe touristique (ce qui implique piscine, toilettes européennes etc) avait été construit en plein milieu du CKGR!

Business et droits de l’homme font rarement bon ménage…

Nous étions également frappés d’entendre Tsetsana, notre guide San à Tsodilo, nous expliquer que des animaux sauvages allaient être amenés à Tsodilo afin d’attirer plus de touristes. A croire que visiter un site sacré avec plus de 2500 peintures pariétales vieilles de plus de 5000 ans n’est intéressant que s’il y a des lions en prime…

En tant que guide particulièrement sympa, Tsetsana nous a aussi amenés à un concours de danse sur le thème du SIDA (le Botswana détient le triste record du plus haut taux d’infection HIV) et de la drogue dans le village. Il était fascinant de voir des hommes et des femmes San  participer à des danses traditionnelles bantus avec les autres villageois en setswana. Il y avait beaucoup de couples mixtes et nous avons pu voir comment une absorption paisible des San dans la culture majoritaire était à l’œuvre.

Moins paisibles étaient les villages de Kuke et D’Kar par lesquels nous sommes passés un peu plus tard. Le premier correspondait parfaitement à mon image d’un camp de réfugiés délabré et égalait en misère les villages Rroms que nous avons traversés en Roumanie, le second était un temple de l’activité ONGique dans la région: superbes bâtiments neufs faisant office de musées, de centres touristiques ou de centres d’artisanat San surgissant dans des rues poussiéreuses où déambulaient des hommes désœuvrés et ivres à trois heures de l’après-midi. L’extrême pauvreté se lisait sur tous les visages et nous en sommes partis très vite avec un mal de ventre indescriptible. Il est parfois trop pénible de regarder l’histoire de l’Homme dans les yeux.

Lorsque nous interrogeons Adam, un chercheur canadien qui écrit sa thèse sur les ONG  travaillant avec les San, il nous explique ne pas encore savoir si Kuke est un camp de réfugiés ou un camp de travail forcé (il y a une carrière à quelques kilomètres) et qu’il n’ y a absolument aucune coopération entre les ONG “s’occupant” des San…

Nous poursuivons cependant notre voyage sur une note beaucoup plus positive: l’exploration en mokoro (barque en bois à fond plat) du mythique delta de l’Okavango qui nous faisait déjà de l’œil en Belgique lorsque, à défaut de vraie nature, nous étions scotchés devant “Planet Earth” (superbe documentaire de la BBC qui traite notamment de ce delta intérieur). Le fleuve Okavango naît des pluies angolaises et termine sa course en plein milieu du désert du Kalahari. Presque comme par magie, le delta de l’Okavango a la particularité de ne jamais complètement s’assécher et l’eau y reste toujours fraîche. Le delta est un ensemble superbe d’énormes étendues de papyrus, de joncs et de nénuphars  parsemées de petites îles fertiles où se pressent baobabs, palmiers et grands arbres endémiques au delta que des dizaines de milliers d’hippopotames, d’éléphants, de buffles, d’antilopes et de zèbres partagent en plus ou moins grande harmonie avec les populations locales.

Par chance, nous sommes tombés sur une petite association locale de polers qui pour un prix ultra compétitif (voir la section “pour cyclistes”) nous ont offert une expérience très forte dont nous sommes revenus enchantés et encore plus touchés par la beauté infinie de la Nature.

Notre guide, John, un natif du delta, nous a embarqués avec toute son expérience sur son mokoro pour un voyage de deux jours inoubliable. Les pluies angolaises cette année ont été exceptionnelles et nous avons pu monter dans le mokoro 6 kilomètres avant le point d’embarquement habituel. Nous avons glissé pendant plus d’une heure au-dessus de chemins de sable et des champs des villageois, entre les vaches et les ânes, avant de quitter le monde dominé par les humains. John a ramé pendant cinq heures le long de petits chemins pas plus larges que la barque tracés par les pêcheurs à travers des champs de papyrus et de joncs. Tout au long du trajet, il ne manquait jamais de nommer les centaines d’oiseaux et d’insectes que nous croisions.

Nous étions en telle extase devant ce microcosme que nous en avions oublié les plus grosses bêtes qui habitent le delta. Nous avons donc été particulièrement surpris lorsqu’un hippopotame mal-léché nous a chargés. Voir cet animal préhistorique de plusieurs tonnes courir à toute vitesse, nous a rapidement fait prendre conscience de la précarité de notre embarcation. Sachant tous que l’hippopotame est le plus grand tueur en Afrique, nous étions tous bien silencieux!   Heureusement, John a su d’une main experte nous tirer de ce mauvais pas. Nous avons aussi pu observer de très près les trois magnifiques éléphants qui cherchaient l’ombre du baobab à 30 mètres de notre campement sur une île perdue dans le delta dont il est impossible de saisir l’immensité.

Juste avant de commencer à rédiger ce texte cependant, nous avons lu dans le livre passionnant “When the rivers run dry” de Fred Pearce (un must-read!!) que l’Angola et la Namibie avaient le projet de construire des barrages sur l’Okavango pour l’irrigation et pour la production d’hydroélectricité. Le débat fait encore rage entre les écologistes scandalisés et les ingénieurs sur les conséquences de telles constructions mais nous espérons que ces derniers n’oublieront pas le Rio Grande, la mer d’Aral, le fleuve Jaune et tous ces autres joyaux de la nature détruits à jamais par l’arrogance humaine.

Après notre expérience absolument magique dans le Delta, il était un peu difficile de reprendre la route qui était ennuyeuse au possible. En effet, le paysage est celui d’un désert au sable grisâtre et à l’apparence sale, le bord de la route est complètement dépourvu de végétation et l’absence de collines empêche d’avoir une vue à plus de 20 mètres. Pédaler un millier de kilomètres dans un paysage aussi peu excitant est un défi mental plus que physique. Les vaches, les ânes et les chevaux (les premiers que nous voyons en Afrique) sont les rares distractions que nous offre la fameuse Trans-Kalahari Highway. Les rencontres avec d’autres êtres humains sont rares aussi. Nous campions dans le bush quasiment tous les soirs car le Botswana est le paradis des touristes qui ont des dollars à flamber. Camper dans le Kalahari semble plus romantique que ce ne l’est en réalité: particulièrement lorsqu’il y fait -5°C la nuit et que nous ne sommes pas équipés pour de pareilles températures!

C’est donc avec énormément de plaisir que nous avons retraversé la frontière de la Namibie et parcouru les 300 derniers kilomètres jusqu’à Windhoek qui nous ont permis de passer nos premiers 8000 km depuis le début du voyage. Nous y arrivons fatigués, t-shirts troués,  pantalons déchirés et vélos en pièces! Heureusement, nous avons déposé ces derniers à l’unique magasin de vélo de Windhoek avant de partir nous refaire une santé en compagnie de ma famille pendant trois semaines.

Nous reprendrons la route dès demain en direction du Cap avec comme objectif de ne suivre que les petites routes jusque là. Nous espérons arriver au Cap vers la mi-septembre et d’ici là, nous mettrons en ligne les photos prises lors de notre voyage de trois semaines en voiture en Namibie.

Vos commentaires nous font toujours plaisir et merci beaucoup de m’avoir lue! Enfin, n’hésitez pas à vous inscrire à notre google group pour être averti par email de nos mises-à-jour!


 


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La Zambie

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“La Zambie, c’est tout plat!” nous avait assuré  Alexander, notre hôte couchsurfing à Mbeya, en Tanzanie. Nous étions alors à 110 km de la frontière et très curieux de savoir ce qui nous attendait de l’autre côté. J’ignore encore pourquoi nous avons cru un Suisse sur parole mais en tout cas, la Zambie n’est pas plate. Ok, ce n’est pas l’Ouganda mais ce n’est pas plat. En tout cas pas au sens belge du terme.

Cependant après avoir pédalé quelques jours, nous nous sommes rendus compte que la topographie n’était pas du tout le plus grand challenge pour le cycliste en Zambie. Il y a aussi le fait que dans le Nord de la Zambie, et bien, il n’y a pas grand chose. En fait, il n’y a rien. Juste des arbres, des hautes herbes qui bloquent le peu de vue qu’il y a, une route et du sable, beaucoup de sable. Tellement de sable en fait qu’après 2, 3 jours sur pistes, nous décidons de suivre le goudron. De toute façon, comme nous n’avons pas de carte de la Zambie, il est plus sûr de suivre les rares panneaux parsemant les 1600 km de goudron allant de la Tanzanie à la Namibie.

Qui dit nouveau pays, dit nouveau rythme. Ici, c’est l’hiver, et la nuit, il peut faire froid. Particulièrement pour des gens comme nous qui ont pris goût à la chaleur et qui mettent un pull lorsqu’il ne fait que 30 °C…nous nous levons donc plus tard et nous pédalons nos 5 heures par jour sous un soleil radieux mais dont la chaleur est tempérée par le vent. Et oui, le vent: meilleur ami ou Némésis du cycliste. Plus souvent Némésis quand même.

Ce qui change aussi depuis notre entrée en Zambie c’est que nous devons être tout à fait indépendants: il n’y a pas de restaurants, pas de cafés, peu de terrains de camping, pas de petit hôtel local à 5$. Les pauses chaï et les repas de riz aux haricots qui rythmaient nos journées de vélo en Tanzanie ont bel et bien disparus dans cette nouvelle culture qui n’a pas adoptée la tradition du thé comme ses voisines à l’ Est.

Les distances entre les villages de taille moyenne sont trop grandes pour les relier en une journée et nous sommes souvent seuls assis le long de la route pour manger des boîtes de conserves. La conséquence évidente de ce changement un peu tristounet c’est qu’il est plus difficile de rencontrer des gens (déjà qu’il n’y en a pas beaucoup en Zambie qui a la taille de la France, l’Angleterre et la République d’Irlande réunies pour seulement 10 millions d’habitants!).

Cependant, les Zambiens que nous rencontrons sont absolument charmants. Ils sont extrêmement polis et respectueux de notre espace personnel même s’ils sont un peu froids au début ce qui s’explique par des raisons historiques. En effet,  vers la fin du 19ième siècle, un certain Cecil Rhodes, le fameux magnat des diamants dont j’aurai certainement encore l’occasion de vous parler, a pu mettre la main sur l’immense territoire situé entre le Cap de bonne espérance et les rives du Zambèse. La Zambie, alors baptisée Rhodésie du Nord (pour vous dire à quel point Rhodes était le cerveau derrière la conquête violente de cette partie du continent) et sa voisine, la Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe) étaient largement exploitées, par la société de Rhodes, la fameuse British South African Company (BSAC)  -à laquelle la Couronne anglaise avait donné des pouvoirs quasi-gouvernementaux- et par les Britanniques ensuite, pour leurs ressources minières (or, diamants et cuivre essentiellement). Parce que la Rhodésie du Sud était alors habitée par plus de Blancs, une grande partie des bénéfices de l’activité minière au Nord était investie dans des infrastructures au Sud. Si cette période vous intéresse, vous pouvez lire “Diamonds, Gold and War” de Martin Meredith. C’est édifiant.

Lorsque les Zambiens, après une âpre et épuisante lutte pour leur indépendance, ont enfin pu avoir leur mot à dire dans la gestion de leurs affaires, il n’y avait pas grand chose pour les y aider. Dans un pays d’une taille aussi gargantuesque, il fallait un gouvernement très riche pour pouvoir investir dans des services de base. Cependant, le président Kenneth Kaunda -qui est resté au pouvoir pendant 27 ans- a fait le choix idéologique mais peu stratégique de soutenir les militants de l’ANC (African National Congress, le parti de Nelson Mandela) qui se battaient contre le scandaleux régime de l’Apartheid en Afrique du Sud et en Rhodésie du Sud. Les sanctions qui ont suivies étaient très sévères et ont drainé le peu de capital qu’il restait encore après la chute du cours mondial du cuivre.

Le pays est donc resté exsangue jusque très récemment où après une nette augmentation du prix du cuivre (et des imbroglios politiques typiques de l’Afrique sub-saharienne post-indépendance), des investissements substantiels ont pu être faits dans les centres urbains où vivent 50 % des Zambiens.

Depuis les années 1970 toutefois, une grande infrastructure est omniprésente dans le pays. Il s’agit de la ligne de chemin de fer reliant Dar es Salaam à Kapiri Mposhi, une ville minière située à 200 km au Nord de Lusaka dans la province du “Copper belt”. Cet investissement a été fait par les Chinois à la demande de la Zambie- alors que les Chinois n’y avaient pas d’intérêts à l’époque – car les Occidentaux eux n’avaient pas le courage de se fâcher avec le régime Sud-Africain (dont ils connaissaient les atrocités) … Aujourd’hui encore, la plupart du pays est désert et la vie dans les villages est vraiment difficile car tous les services sont centralisés dans les grands centres urbains. 

Il y a donc une population blanche assez importante dans la région minière (Sud-Africains et Australiens notamment) et de plus en plus de Blancs du Zimbabwe, fuyant la politique revancharde de Mugabe, achètent d’énormes terrains en Zambie pour y continuer leurs pratiques agricoles conventionnelles non durables. Partout nous avons vu des publicités pour des semences hybrides, des pesticides et engrais polluants, des machines agricoles au prix exorbitant forçant ainsi les pauvres paysans à s’endetter jusqu’au cou, (ne fut-ce que pour acheter de nouvelles semences chaque année), à tuer leurs précieux lopins de terre qu’ils ont su conserver pendant des siècles et à accroître leur dépendance envers le pétrole (dans l’agriculture conventionnelle, la production d’une calorie de grains nécessite 16 calories d’énergie (lire  pétrole) et d’une calorie de viande requiert 70 calories d’énergie. Il ne faut pas être Einstein pour comprendre que ce système constitue une catastrophe écologique et sociale à l’échelle planétaire).
 
Tout ceci explique les relations compliquées entre les Blancs et les Noirs ici. Toutefois, un sourire et quelques mots de cibemba, ouvrent toutes les portes. Nous avons surtout pu expérimenter cela lorsque nous avions envie de “dormir” dans un village (je mets le verbe entre guillemets parce que chaque village compte plus de coqs que d’habitants. Même si le mythe veut que le coq chante au lever du soleil, ce n’est qu’un mythe.) Parfois, nous décidons de tout de même dormir dans les villages, une nuit blanche étant finalement un petit prix à payer pour les soirées souvent exceptionnelles que nous y passons.

Ainsi, un soir, nous atterrissons dans un petit village qui n’est sur aucune carte. Francis, qui pédalait avec nous sur les derniers kilomètres, nous propose de planter notre tente devant sa maison. Nous demandons la permission au chef du village qui accepte. Pour notre plus grand bonheur, Francis est un excellent animateur d’enfants. Le soir venu, lorsque nous avons savouré le délicieux repas préparé par son épouse, Francis nous installe sur un tapis devant sa maison entourés par les dizaines de personnes venus voir les wazungu. Nous proposons alors de répondre aux questions que les enfants se posent sur notre voyage. Pendant plus d’une heure, les enfants nous demandent toute sorte de choses comme “Comment faites-vous pour vous défendre contre les animaux sauvages?” ou “Comment faites-vous pour réparer vos vélos?” ou encore “Qui garde vos champs lorsque vous êtes partis?”. Francis a fait un super travail de traduction et nous avons vraiment passé une soirée très, très spéciale et il est impossible de bien vous décrire l’expérience avec mes maigres mots.

Ensuite, Francis propose aux enfants de nous chanter des chansons. Etant donné qu’il y a trois dénominations présentes nous avons droit à une chanson catholique, une chanson des témoins de Jehovah et une chanson anglicane. Ce qui est chouette c’est que tous les enfants connaissent toutes les chansons… Ensuite, il nous est demandé de chanter. Nous proposons de chanter l’un des rares chants religieux que nous connaissons (en Français et en Anglais en plus!) : “Douce nuit”. On commence notre duo et après une phrase, toute l’assemblée ce met à hurler de rire pendant 10 minutes. C’est un peu vexant mais c’est vrai qu’on n’est pas des pros…

Un autre jour, nous avons demandé à planter la tente devant la maison de Paul. Il est un commerçant dont le business fonctionne bien et il a une jolie maison avec un grand terrain. Il nous invite à l’intérieur pour nous présenter sa femme et ses cinq enfants. Nous sommes installés sur l’un des 4 canapés que compte la pièce principale où sont également rassemblés une myriade de sets de casseroles de tous formats et couleurs (une preuve de richesse indéniable), des appareils électroniques en tout genre, une grande étagère remplie de cassettes vidéos et des horloges à tous les murs.

Ensuite, Paul allume la télé (cela paraît bizarre mais c’est comme cela que nous sommes reçus dans les familles africaines aisées) et il met un DVD de matchs de catch.  De manière très touchante, il a choisi un match où le lutteur américain gagne…

Une autre fois encore, nous voulions nous arrêter dans un village et demandons à un passant où nous pouvions trouver le “headman” pour demander la permission de camper. Il nous indique une vague direction et nous y allons.

En chemin, nous tombons sur un vieil homme avec une belle allure accompagné d’un jeune homme. Le vieil homme nous explique être le “sub-chief” (donc plus haut que le headman) et il nous explique où nous pouvons camper. Le problème c’est que le sub-chief a bu une bière avec chacun de ses consultants ce jour-là et qu’il n’est plus très cohérent. Le jeune homme qui s’appelle Derek, quitte le sub-chief de manière un peu abrupte et nous commande de le suivre. Nous sommes un peu gênés mais n’avons pas trop le choix. Derek nous explique que nous serons au calme chez lui car il vit encore chez sa mère qui est la chamane du village et les gens en ont peur. Nous sommes super excités de rencontrer une chamane et je commence à rêver de tout ce qu’elle va pouvoir nous enseigner sur les plantes médicinales locales.

A peine arrivés devant sa maison, la chamane nous salue et puis nous demande si nous avons des médicaments pour elle car elle a mal aux genoux….

Une belle déception donc mais un nouvel exemple parmi les milliers que nous avons déjà de la disparition de l’héritage et du savoir africains en Afrique.

Sur ce, le sub-chief revient à l’attaque (il nous avait suivi de loin) en nous expliquant que nous ne pouvons pas camper là, que nous sommes en danger et qu’il nous oblige à venir camper chez lui à 3 km de là. Après d’âpres négociations, nous parvenons à obtenir son accord et lui promettons de venir le saluer le lendemain matin dans son palais. La nuit se passe bien même si nous nous sommes rendus compte que Derek n’est pas tout à fait un garçon comme les autres. Mais bon, cela ne doit pas être facile tous les jours d’être le fils d’une chamane…

Le lendemain, Derek nous guide à travers la forêt vers le palais du sub-chief que nous trouvons complètement sobre. Le palais est une case normale avec de belles décorations typiques des Bembas. Il nous installe dans une petite rotonde avec des petits bancs et un fauteuil rouge tout rapiécé qui lui fait office de trône. Il nous offre un gros sac de cacahuètes et je propose de le prendre en photo. Il accepte, part se changer et revient habillé très élégamment. Il prend une pause très solennelle mais lorsque je lui demande son adresse pour lui envoyer la photo, il part chercher deux grands sacs en plastic remplis de paperasses. Après dix minutes de recherches, il trouve un papier sur lequel est inscrit son adresse. C’était un roi vraiment très touchant.

Ainsi passent les jours et les kilomètres. Nous atteignons Lusaka (la capitale, donnée utile pour votre prochain Trivial Pursuit) où nous prenons quelques jours de repos avant de reprendre la route jusqu’à Livingstone où nous attendent les fameuses chutes Victoria.

Ces dernières sont le résultat de l’énorme fleuve Zambèse qui se déverse à un débit incroyable sur une longueur d’ 1,7 km dans un gouffre énorme qui forme la frontière entre la Zambie et le Zimbabwe. Elles sont mieux vue du côté de ce dernier mais la perspective de payer deux visas à 50 $ pour ensuite payer l’entrée d’un parc national juste pour voir les chutes sous un autre angle ne nous tente pas. Nous restons donc du côté Zambien où les chutes se voient de très près. De tellement près en fait qu’il est impossible de vraiment les voir à cause de la vapeur d’eau. Le bruit est assourdissant et nous sommes complètement trempés mais la visite en valait vraiment la peine.

Plus nous avançons vers la sud, plus nous nous sommes rendus compte que comme je l’ai dit plus haut, les relations entre Noirs et Blancs sont différentes ici de celles qui prévalent en Afrique de l’Est. Pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous rencontrons une quatrième catégorie de Blancs en Afrique: les Africains blancs (les trois autres catégories étant les missionnaires, les volontaires et les professionnels de l’aide au développement).

Nous avons été à plusieurs reprises très mal à l’aise -voire complètement choqués- de  la manière dont les Blancs (qui sont donc les propriétaires de grandes fermes ou de gros business) traitent les Noirs. Nous avons vu des scènes qui seraient complètement décriées en Europe ou aux USA (en tout cas, je l’espère!) et avons parfois éprouvé une véritable gêne d’être Blancs lorsque nous arrivions dans des villages. Pour vous donner un simple exemple de l’ambiance ici; tout le monde appelle Dave “Boss”, même les personnes âgées et beaucoup de personnes font des révérences lorsqu’ils nous saluent ! Des patrons blancs appellent leurs employés par leur prénom et ceux-ci répondent par des “Yes, sir!”,  des patrons blancs conduisent leur gros pick-up et les ouvriers noirs sont assis dans la benne alors qu’il y a des places assises à l’avant, des blancs rentrent dans les magasins et gueulent parce que le service n’est pas assez rapide à leur goût, des blancs arrivent dans les stations-services et crient “essence, essence” à l’employé noir, sans un bonjour, s’il-vous-plaît, merci ou sourire, etc, etc, etc.

Bref, nous sentons que l’Histoire complexe mais très violente de l’Afrique du Sud est omniprésente et nous sommes de plus en plus intrigués de voir ce qu’il se passe en République d’Afrique du Sud. Les deux autres cyclotouristes que nous avons rencontrés nous ont expliqué qu’en Namibie et en Afrique du Sud, le racisme est encore pire…

Soit, après avoir pédalé plus de 1500 km, nous étions presque à la fin de notre périple zambien. Je ne pense pas que la Zambie soit une destination de rêve en tant que telle mais si vous y passez un jour, vous aussi, j’en suis sûre, tomberez sous le charme de ses habitants.

Pour notre part, nous avons continué notre route vers Windhoek en passant par le Caprivi, dans le nord de la Namibie avant de tourner plein Sud vers le Botswana. Le tout vous sera conté au prochain épisode! Merci de m’avoir lue et au plaisir de recevoir de vos nouvelles!

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La Ferme Kansato

(Photos disponnibles ici)

Après avoir passé un mois intense à Dar, nous avons décidé de prendre le train jusqu’à Mbeya dans le sud-ouest de la Tanzanie. Ce stratagème nous a permis de “gagner” 3 semaines de vélo et d’arriver ainsi à temps à Windhoek pour y retrouver mon père et mon frère fin juillet.

Nous avons également renoncé au Malawi – que l’on réserve pour plus tard-  et avons opté pour la Zambie. En fait, nous avions une furieuse envie de mettre nos mains dans la terre et c’est exactement cela que nous offrait la ferme Kansato en Zambie que nous avions trouvée via le site de Wwoof. 

Direction Kasama, dans la Province du Nord de la Zambie. Le long de la route, nous débarquons par hasard sur un petit projet communautaire créé par un groupe de missionnaires sud-africains. Ils ont notamment une petite ferme bio qui ne fonctionne qu’avec des matériaux locaux. L’idée étant que chacun dans la communauté puisse reproduire le modèle sans devoir dépenser une somme monstrueuse en engrais, pesticides et en graines hybrides achetés à de vilaines compagnies sans scrupules (genre Monsanto).

Nous sommes arrivés à la ferme Kansato fin avril. Il s’agit d’une ferme de 300 hectares boisés dont 30  sont plantés de caféiers. Le café est le “cash crop” mais il y a aussi 200 moutons, 50 vaches, 50 cochons, 7 chèvres et 3 ânes.

La terre a été offerte par un chef local à Mr et Mme Powell, un couple charmant d’enseignants Anglais arrivés en Zambie en 1969. Ils s’occupaient de la ferme pendant le week-end et les vacances. Depuis quelques années, leur fils a repris la direction de la ferme pour tenter de lui donner un caractère plus commercial.

A notre arrivée, nous avons été installés dans une petite hutte au toit de chaume dans un petit coin boisé et tranquille de la ferme. Annina, une jeune suisse de 21 ans qui voyage seule autour du monde (chapeau bas), a également rejoint notre petite équipe de joyeux wwoofers pendant 3 semaines.

Très vite, nos journées se sont calquées sur le rythme de la ferme. Dave se levait à 5h45 et commençait un feu de bois pour préparer le café et cuire le porridge du matin. Nous nous levions paresseusement à 6h pour pédaler 3 km à travers bois. A 7 heures nous étions au rassemblement quotidien des 25 employés permanents de la ferme. Alex, un manager motivé et extrêmement sympathique, distribuait les tâches pour la journée. Vers midi, nous rentrions pour savourer un lunch frugal et de 14h à 17 h nous retournions travailler. Ensuite, nous cuisinions le repas du soir sur feu de bois et regardions les étoiles avant d’aller nous coucher vers 20h…

C’était une expérience vraiment très spéciale de travailler avec toute une équipe de Zambiens tous plus sympa les uns que les autres. La communication se faisait en grande partie en Anglais mais les quelques mots de cibemba (prononcez chibemba) que nous avons appris étaient accueillis par des rires et applaudissements (d’ailleurs, merci en cibemba se dit “natotela” qui se traduit littéralement par “j’applaudis” et les personnes âgées ajoutent toujours le geste à la parole).

Les Zambiens sont très polis. Il est hors de question de passer à côté de quelqu’un sans le saluer. Aussi, le premier mot à apprendre en cibemba est “Eamkwai” un mot fourre-tout pour lequel je n’ai jamais reçu de traduction unique mais qui est répété tout au long de la journée après des salutations, des ordres, des souhaits, etc. Généralement, en arrivant le matin je saluais le groupe des femmes (toujours à gauche lors du rassemblement matinal) par un “Mwashibukeni” et elles me répondaient en cœur “Eamkwai” d’une voix grave et solennelle.

Nous avons travaillé sur plusieurs projets pendant ce mois. Dave a beaucoup travaillé sur la création d’un système de “managed grazing” pour les vaches (qui sont mises dans un clôture électrique portative qui bouge tous les jours afin d’éviter qu’elles détruisent la terre où elles pâturent), sur le processus de préparation du café et sur la construction de tables de séchage pour les grains de café.

Pour ma part, j’ai surtout travaillé avec les moutons et les chèvres. L’idée étant de permettre un agrandissement du troupeau de manière saine et régulière. J’ai donc eu l’occasion de lire des livres sur le management  naturel des moutons et de mettre au point un système avec l’espace et le matériel disponibles.

L’expérience était très instructive d’autant plus qu’en tant que digne citadine j’étais bien incapable de distinguer les agneaux des chevreaux au début du séjour. Maintenant, je sais attraper un mouton au galop – s’il n’est pas trop gros évidemment…

Le plus intéressant cependant était de voir le processus de fabrication du café dont Dave et moi sommes complètement dépendants depuis des années.

Au mois de mai-juin, c’est la récolte. Les femmes des villages avoisinants viennent cueillir les “cerises”. Elles travaillent toute la journée et lorsque la récolte est bonne, reviennent avec d’énormes sacs tenus en équilibre sur la tête. Ces femmes sont capables de porter jusqu’à 90 kilos nous a-t-on dit. Elles portent  souvent aussi un bébé sur le dos et sont accompagnées par d’autres enfants qui viennent aider à la cueillette afin de ramener un peu d’argent pour la famille. Elles gagnent 200 kwacha par kilo (6000 kwacha = 1 euro, 4 tomates coûtent 1000 kwacha).

Par la suite, les sacs de “cerises” sont versés dans une machine qui sépare les peaux des graines. Ces dernières sont trempées dans l’eau et en fonction de leur poids séparées par catégories (grade 1 et 2). Ensuite, les graines sont mises à sécher au soleil sur de longues tables en treillis. Lorsque les graines sont parfaitement sèches, elles sont transportées dans des sacs afin d’être grillées pendant 65 minutes et puis moulues, mises en sacs et enfin transportées vers les magasins de Lusaka pour y être vendues à 20.000 kwacha les 500 grammes.

Tout ce processus représente des heures de travail manuel pénible. Les travailleurs portent des charges énormes sans aucune sorte de protection ou d’aide mécanique, tout le monde travaille sous un soleil de plomb et les jours où la récolte est bonne, les heures de travail dépassent souvent les 8 heures prévues. Ces hommes et ces femmes travaillent minimum 8 heures par jour 6/7 jours par semaine, 52 semaines par an. Ils ne le font pas par passion pour le métier – de toute façon, ils ne boivent jamais de café- mais bien parce que c’est la seule manière de gagner de l’argent pour payer les impôts, la nourriture qu’ils ne peuvent produire eux-mêmes et les droits d’inscription à l’école pour les enfants.

Ces hommes et ces femmes qui travaillent comme des bêtes ont régulièrement forcés notre admiration tout au long de ces quatre semaines . Jamais nous n’aurons la force physique pour travailler comme eux, ne fût ce que pendant une journée. Jamais nous ne pourrions accepter de travailler et de vivre dans ces conditions.  Nous avons souvent été choqués de voir dans quelle pauvreté ces travailleurs vivent mais force est de constater que de par le fait qu’ils aient un travail, ils ont une meilleure vie que nombre de leurs compatriotes. Nous sommes admiratifs aussi de leur joie de vivre, de leur humilité et de leurs nombreux savoir-faire. Nous leur sommes très reconnaissants d’avoir pris le temps de nous enseigner ce qu’ils savaient et d’avoir eu la patience de nous regarder faire en une heure ce qu’ils feraient en une minute.

Ceci sont les conditions de vie sur la plupart des plantations de café du monde. Mais il n’y a pas que le café, pensons aussi au thé, au sucre, au riz, au soja, au diamant, au poisson, à l’or, au coltan et que sais-je encore de centaines de choses produites dans le monde entier par des travailleurs réduits à une pauvreté abjecte et révoltante pour satisfaire des “besoins” – souvent de pure luxe!- des personnes riches.

Par respect pour tous ces hommes et toutes ces femmes, la moindre chose que nous puissions faire en tant que consommateurs de ces produits est de vérifier leur origine, leur mode de production et d’exiger de meilleures conditions de travail pour les petits travailleurs/producteurs.

 Achetons intelligemment – et souvent la manière la plus intelligente d’acheter est de ne pas acheter- et consommons avec respect pour les gens et pour la planète.

Aujourd’hui, nous sommes à Lusaka en route pour le Botswana que nous atteindrons après avoir fini la traversée de toute la Zambie.

A bientôt pour un update sur notre trajet zambien!

Merci de m’avoir lue et merci pour vos messages!

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Photo Update: Zanzibar

Vous trouverez ici les photos de notre petit séjour sur l’île paradisiaque de Zanzibar. Une petite nouveauté: juste les photos, pas de blabla. Après Zanzibar, nous avons quitté Dar es Salaam en prenant le train jusqu’à Mbeya d’où nous sommes partis vers la Zambie (et non pas le Malawi comme annoncé précédemment, nous avons changé d’avis en dernière minute). Nous sommes donc à Kasama en Zambie où nous faisons du wwoofing sur une plantation de café pendant un mois. Plus de détails dans le prochain update.

Yes, you can believe the title – no incoherent rants this time, just photos from our week in Zanzibar, the spectacular island off the coast of Dar es Salaam.  Since getting back to Dar we have taken the train to Mbeya and then biked over the border to Zambia, where we’re working on a coffee plantation for the moment.  But more on that later, for now, just the photos, available here.

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Dar es Salaam

( Nous sommes désolés mais la connection internet ne nous permet pas de mettre des photos dans le texte mais elles sont disponibles ici )

Nous pensions ne passer que quelques jours à Dar es Salaam. Le temps de profiter de l’hospitalité de notre ami Nico et de rencontrer l’équipe d’une ONG que nous connaissions à Bruxelles. Et puis voilà, de fil en aiguille, nous y sommes restés un mois.

Les choses se sont mises en place un peu par hasard: lorsque nous avons rencontré les volontaires d’ATD Quart Monde, Ana, Bruno et Salehe, ils nous disent qu’ils auraient bien besoin d’un coup de main pour organiser deux ou trois réunions, pour corriger ou traduire des textes, etc. Nous sommes donc descendus de nos selles pour aider l’équipe pendant 15 jours.

Par ailleurs, une amie de Nico nous a demandé si nous étions d’accord de garder sa maison pendant 10 jours. Après avoir testé plus de 100 lits en Afrique,  nous étions contents de pouvoir lui rendre ce service…

Enfin, nous avons immédiatement été bien accueillis par la communauté d’expats de Dar es Salaam. Grâce à Nico, Ana et Bruno, nous avons régulièrement été invités à des soupers à droite et à gauche. Comme les expatriés ont l’habitude de bouger régulièrement, ils savent recréer des petites communautés provisoires (et parfois improbables!) qui font office de cercle d’amis le temps de leur séjour dans un pays. Nous y avons découvert une ambiance sympa et relax.

Et hop! En quelques jours, nous étions installés comme des rois dans une maison et nous faisions la navette tous les jours jusqu’au bureau d’ATD à quelques kilomètres de là.

La sédentarisation c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas…

Mais même posés quelque part en Afrique, les découvertes se succèdent et nos cerveaux n’ont pas eu l’occasion de se reposer autant que nos corps.

A ce stade-ci, je vous dois une petite explication sur ce qu’est ATD Quart-Monde qui n’est pas une ONG comme les autres et dont nous voulions absolument voir le travail en Tanzanie.

Commençons par le début: ATD est un mouvement fondé par un prêtre catholique, Joseph Wresinski, dont la famille vivait dans la grande pauvreté. Lorsque dans les années 1950, il est devenu prêtre à Noisy-le-Grand, un bidonville en banlieue parisienne, il a compris qu’il fallait que ce soient les plus pauvres eux-mêmes qui s’organisent afin de s’assurer un accès aux droits fondamentaux. Voilà, en essence, la particularité d’ATD.

Personnellement, lorsque j’ai découvert le Mouvement à Bruxelles, lors d’un chantier international, c’est une anecdote à propos de Joseph Wresinski qui m’a fait comprendre en quoi exactement consistait sa philosophie.

Un jour, des “dames patronnesses” ayant entendu parler du bidonville, voulaient faire des dons de couvertures et de nourriture. Joseph Wresinski a catégoriquement refusé ces dons en expliquant que si ces dames voulaient faire quelque chose, il serait plus utile qu’elles créent une bibliothèque ou un salon de beauté à Noisy-le-Grand. Il a expliqué aux âmes charitables incrédules que les plus pauvres aussi avaient le droit à la culture, au savoir et à la beauté et que c’était notamment par ce biais qu’ils pourraient apprendre à avoir confiance en eux et à se lever contre les injustices qu’ils subissent. La charité n’a jamais aidé les gens à sortir de la misère.

Petit à petit, les idées du Père Joseph se sont répandues et aujourd’hui, le Mouvement – qui est interreligieux- compte 400 volontaires éparpillés sur 30 pays. Ces volontaires sont des gens de toutes nationalités, backgrounds et âges confondus, qui ont décidé de travailler et de vivre avec les communautés les plus pauvres. Plus qu’un travail, devenir volontaire ATD est un choix de vie.

Autour de cette équipe de volontaires internationaux, gravitent plus de 100.000 militants et alliés qui proposent leur aide en fonction de leur disposition et de leur savoir-faire. Les militants sont ceux qui savent mieux que quiconque ce qu’est la grande pauvreté car ils l’ont vécue ou la vivent encore. Les alliés sont les gens comme Dave et moi, qui ont envie d’aider en collant des enveloppes, en animant une bibliothèque de rue ou en organisant une célébration pour le 17 octobre, journée internationale du refus de la misère.

Les militants permettent aux volontaires et aux alliés d’aller à la rencontre des familles les plus exclues afin de leur donner le courage de prendre la parole et de prendre part à la vie publique. Ainsi, le Mouvement a un statut consultatif auprès de l’ONU, du Conseil de l’Europe et d’autres instances internationales; Il travaille également avec la Commission Européenne et le Parlement européen et fait du lobby auprès des gouvernements nationaux.

La famille est un élément essentiel pour le Mouvement car trop souvent, la grande précarité a pour effet de séparer les familles. Le droit de vivre en famille est un droit essentiel parce que c’est au sein de sa famille qu’un individu trouvera la force de se battre pour d’autres droits tels que l’éducation, la santé, etc.

Mais comment ATD fait-il pour aller à la rencontre de ces familles les plus exclues me demanderez-vous?

Cela constitue probablement la tâche la plus ardue car souvent les gens qui vivent des vies extrêmement difficiles et qui sont exclus de leur communauté, sont enfermés chez eux ou sur eux-mêmes. Plusieurs projets ont donc été mis sur pied pour rencontrer ces familles. Celui que nous connaissons le mieux est  celui de bibliothèque de rue. La plupart des pays où le Mouvement est présent – en nombre suffisant- en ont une. Le modus operandi est le suivant: de manière très régulière – genre une fois par semaine- des volontaires accompagnés d’alliés et/ou de militants se rendent dans un quartier défavorisé de la ville/ village, ils installent des couvertures sur le sol et apportent des livres pour enfants ou ils racontent des histoires. Après la lecture, une petite activité manuelle est organisée: dessin, bricolage, etc.

Au-delà de l’effet assez évident qu’une telle bibliothèque peut avoir sur la scolarité, la créativité ou la confiance en soi d’un enfant, celle-ci permet surtout de créer une présence régulière et positive dans le quartier. Petit à petit, les parents vont s’intéresser à ce que font leurs enfants là-bas et vont parfois même aider pour l’organisation ou l’animation d’une bibliothèque de rue. Par la suite, les volontaires ou les militants peuvent proposer aux parents d’autres activités organisées par ATD, telles que des sorties en famille, des universités populaires, etc.

J’ai eu la chance de pouvoir participer à l’animation de bibliothèques de rue à New York, Bruxelles et maintenant à Dar es Salaam. Je dois dire que pour une indécrottable pessimiste dans mon genre, regarder le visage d’un enfant s’illuminer à la lecture d’un livre me donne beaucoup d’espoir.

D’ailleurs, je n’en dis pas plus et je vous laisse découvrir les photos que j’ai prises lors des deux bibliothèques de rue organisées à Tandale, l’un des quartiers très défavorisés de Dar es Salaam.

L’équipe en Tanzanie a encore deux autres projets centraux. L’un est un projet d’alphabétisation au Marché-aux-Poissons de Dar es Salaam. Celui-ci a été initié par un certain Mbaraka, un jeune homme qui travaille comme vendeur de bois et de charbon au marché. Il faut savoir qu’à l’œil inexpérimenté du mzungu qui visite le marché aux poissons, le tout semble être un joyeux chaos. Pourtant, les pêcheurs, les vendeurs de charbon, ceux qui font frire le poisson, ceux qui vendent le poisson  sont organisés par corps de métier et élisent un président, un secrétaire et un trésorier. Ils ont régulièrement des réunions afin de discuter de leur métier et de voir comment ils peuvent améliorer leurs conditions de travail. Le tout est chapeauté par un président, un secrétaire et un trésorier pour l’ensemble du marché. C’est extrêmement bien organisé.

Mbaraka est le secrétaire de l’ordre des vendeurs de bois et de charbons, l’ordre le plus pauvre car c’est un métier très, très précaire. Il a vu que la plupart des vendeurs ne savaient ni lire, ni écrire et il voulait trouver une solution. Un jour, il rencontre Salehe qui lui dit qu’ATD est prêt à l’aider à monter ce projet. L’équipe a donc soutenu Mbaraka dans l’organisation d’un cours d’alphabétisation. Aujourd’hui, c’est le deuxième groupe de 12 personnes qui apprend à lire et à écrire. L’objectif est que tous les élèves, sans exception et quel que soit son niveau, apprennent à lire en six mois.
Une solidarité a été mise en place: ceux de l’ancien groupe soutiennent les étudiants du nouveau groupe afin de les aider à faire leurs devoirs ou à aller au cours à temps.

Juste après notre arrivée, l’équipe a organisé une petite fête pour la mi-semestre dans ses locaux. Par un après-midi ensoleillé une bande de 30 hommes et quelques femmes (Bruno et Ana croient que les 20% de femmes qui travaillent au marché savent déjà lire) est venue regarder un slide-show de photos prises pendant les cours et partager un repas. L’ambiance était très bonne.

Mbaraka avait insisté sur le fait que les étudiants devaient pouvoir montrer au groupe leurs progrès. Nous avons donc inséré des petites phrases dans le slide-show. Un par un, les hommes se sont levés et ont lu, péniblement ou non, les mots affichés à l’écran. Le reste du groupe sifflait, rigolait mais surtout, invariablement soutenait le lecteur dilettante. A la fin, chacun recevait un tonnerre d’applaudissement et les sourires qu’arboraient ces hommes, dont la vie est tellement difficile, en disaient long sur leur joie.

Le troisième projet central de l’équipe consiste à soutenir des groupes de femmes dans les démarches administratives – parfois longues et coûteuses- pour obtenir un certificat de naissance pour leurs enfants. Ces certificats sont cruciaux pour permettre à ces enfants d’exister officiellement et donc de pouvoir mener une vie normale.

Voici donc brièvement ce que fait l’équipe d’ATD en Tanzanie. Il s’agit de projets à petite échelle, menés avec de très petits budgets, sur du long terme et qui résultent de la demande des bénéficiaires eux-mêmes et non pas des volontaires de l’équipe. Ce sont probablement les différences les plus importantes qui existent entre ATD et la plupart des autres ONG actives dans le domaine du développement.

La première chose qui frappe en Afrique, c’est que les travailleurs du développement (appelons les comme ça) vivent la plupart du temps dans les plus beaux quartiers de la ville, conduisent de gros 4×4 et gagne très décemment leur vie. A Dar es Salaam, il est difficile de ne pas être marqué par la ségrégation existante dans la ville; les expats vivent sur la péninsule dans d’énormes maisons protégées par des fils de fer barbelés, de hauts murs et des gardiens armés. Ils embauchent – au prix local- des cuisiniers, femmes de ménage, jardiniers, etc. Bref, ils vivent une vie qui est à mille lieues de celle que mènent les personnes qu’ils sont censés aider. Cela crée une distance quasiment infranchissable entre les Tanzaniens et les travailleurs (n’oublions pas non plus qu’à cela se greffe la question de la couleur de la peau qui crée une autre barrière difficilement franchissable).

Deuxièmement, les ONG sur le terrain doivent rendre des compte aux donateurs ce qui les obligent à devoir mettre sur pied des programmes créés en Europe ou aux USA qui seront approuvés là-bas sur la base de critères complètement étrangers à l’Afrique. Par la suite, et c’est particulièrement vrai pour l’aide bilatérale/ multilatérale, ces projets-là devront être implantés tels que décrit sur papier même s’ils n’ont aucun sens par rapport à la réalité du terrain.

Troisièmement, il y a des tonnes d’ONG. De manière assez ironique, il y a très peu de coopération entre elles. Elles sont toutes en concurrence les unes avec les autres et cherchent à attirer un maximum de gens. Pour faire cela, tous les moyens sont bons. Celui que nous avons découvert ici avec horreur et stupéfaction est que les ONG payent les gens pour venir écouter leur petites conférences sur les droits de la femme/ le SIDA/ le jardinage biologique etc. La bonne ONG, celle qui attire pleins de gens, c’est celle qui offre non seulement ces fameux per diem mais aussi un bon repas, des boissons et d’autres avantages en nature. Il n’est pas difficile d’imaginer quels effets la proposition d’être payé pour s’asseoir peut avoir sur les Africains vivant dans la pauvreté (ou qui se croient pauvres – il y a une différence). L’effet pervers – s’il n’y en avait qu’un!- est que les petites organisations qui préfèrent dépenser leur budget dans des choses plus utiles, ont beaucoup de mal à trouver des gens motivés gratuitement.

Quatrièmement, la plupart des travailleurs du développement sont envoyés dans un certain pays pour une durée de temps très limitée. Ils ont un contrat d’un an ou deux pour construire tel point d’eau, tel école ou pour former un nombre x de femmes à la communication non-violente. Ils n’ont pas le temps de s’immerger dans la culture locale, d’aller à la rencontre de “leur groupe cible”; d’apprendre la langue locale, de lire des livres sur le pays, etc. Ceci entraîne quasi-invariablement d’énormes frustrations pour le travailleur qui est lié à un délai et qui ne peut pas se permettre de “perdre du temps” à travailler au rythme local. Le degré d’incompréhension entre les travailleurs du développement et leurs collègues tanzaniens est assez élevé. L’échec est juste là. Pourtant, il est dit dans un rapport UNICEF – ATD, que la durée minimale d’un investissement sur un projet particulier doit être de 10 ans minimum. Plus que le montant consacré au projet, c’est le temps y consacré à qui déterminera son succès.

Enfin, il y a encore une myriade d’autres critiques qu’on entend souvent comme : Pour 1 $ dépensé par USAID, 70 cents restent aux USA – je ne connais pas les chiffres européens mais cela doit être pareil- ; Les projets de développement sont des concepts étrangers imposés à des populations qui n’ont pas les mêmes références culturelles;  L’aide au développement crée une mentalité d’assisté qui détruit les réseaux d’entraide préexistants et les tissus sociaux (par exemple, en créant un programme spécial pour les petites filles (et les petits garçons, ils vont où?) ou spécial pour les enfants (et les plus de 18 ans, ils vont où?); L’argent/le matériel apporté par les ONG et les gouvernements occidentaux nourrissent la corruption endémique en Afrique, L’aide humanitaire dans les zones en guerre prolongent inutilement les conflits car elle permet de soigner les combattants (au détriment des civils) etc, etc, etc.

Toutes les ONG (autres qu’ATD) sont-elles donc mauvaises?  Je n’ai manifestement pas les compétences pour répondre à cette question – et il y a par ailleurs des centaines de livres passionnants écrits sur la question-  mais je peux vous dire encore deux choses:

Premièrement, la grande majorité des gens qui travaillent de près ou de loin avec l’aide au développement sont d’accord avec ces critiques. Il est assez étonnant d’entendre des coopérants dire qu’ils ne croient pas en ce qu’ils font. Et pourtant, c’est ce que nous entendons le plus régulièrement depuis 5 mois. Souvent, la conversation se termine par “Mais il y a des ONG qui font du bon travail” sans autres précisions…

Enfin, grâce à Salehe, le volontaire tanzanien d’ATD, nous avons la possibilité d’assister à une réunion de l’association des cyclistes de Dar es Salaam UWABA. Créée par un tanzanien et une irlandaise qui étaient des cyclistes quotidiens à Dar, l’association a notamment pour but de promouvoir la sécurité des cyclistes dans la ville. Ils sont maintenant en passe de créer avec d’autres mouvements similaires un “African Bicycle Network”. Ils ont lutté pour leur existence les deux premières années en expliquant qu’aucun per diem ne serait payé à quiconque. Le résultat c’est que 5 ans plus tard,  ils ont une équipe de base d’une vingtaine de Tanzaniens, vivant souvent dans la pauvreté, ultra motivés qui font du bénévolat pour changer les choses dans leur ville. Ils sont en train de créer une coopérative de coursiers cyclistes à Dar afin que les membres puissent avoir un travail stable.

Ce mois avec ATD et UWABA nous a fait prendre conscience que des changements sont possibles (et nécessaires) en Afrique comme ailleurs. Mais ces changements prennent du temps et nécessitent un capital humain important. Nous constatons cependant que rares sont les organisations qui ont ces deux atouts.

Pour nous, en tout cas, une chose est claire, nous serons toujours des alliés d’ATD Quart Monde et nous resterons à la recherche d’associations comme UWABA tout au long de notre voyage.

(Sorry, but the internet connection is too slow for putting photos in the text!  They’re available online here though, thanks!)

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La Tanzanie

(Photos disponibles ici)

(Des infos pratiques pour les cyclistes disponibles ici)

DSC01538C’est au moment où nous nous demandions si nous avions les nerfs assez solides pour voyager à vélo en Afrique que nous avons passé la frontière Tanzanienne.

Et là, c’est le plongeon dans un océan vert et silencieux. Les villages sont séparés par des dizaines de kilomètres pendant lesquels nous ne voyons que très peu de gens.

Plus extraordinaire encore, l’accueil qui nous est réservé dans les villages Tanzaniens est radicalement différent de tout ce que nous avons connu jusqu’à présent. Les gens sont charmants, souriants, polis et très respectueux de notre espace personnel.

Les adultes nous regardent de loin avec un grand sourire et disent à leurs enfants de ne pas s’agglutiner autour de nous.

Les enfants nous saluent avec un “Shikamoo” (mes respects) et les adultes avec un “Habari?” (“Quelles nouvelles?). Partout nous sommes accueillis avec des sourires et des “Karibu” (bienvenue) et “Pole na safari” (“désolé pour le voyage” ce qui ne manque jamais de nous faire sourire car nous ne sommes pas du tout désolés de faire ce voyage!).

DSC01619Personne ne crie “Mzungu, give me money!’ et d’ailleurs, avant notre arrivée à Dar es Salaam, nous n’entendons pas souvent le mot “Mzungu”.

Nous n’avons évidemment rien perdu de notre statut de blancs super riches mais la méthode change. Dans les villages, à la fin de chaque repas, un homme, jeune ou vieux, nous approche et après une longue série de questions nous demande notre aide pour “agrandir son business”, ” acheter un vélo” , “acheter un soda” ou parce qu’il va au marché et qu’il voudrait “s’acheter des oignons”. Un refus poli est toujours accepté avec le sourire et avec la résignation un peu fataliste qui semble caractériser les Tanzaniens.

Ce changement, auquel nous n’osions plus croire, transforme notre déprime en énergie. Tout à coup, tout nous semble possible! Nous sommes d’excellente humeur la plupart du temps et saluons tout le monde. Nous apprenons quelques mots de Swahili (une langue introduite par Nyerere et parlée par tous. C’est probablement une des grandes forces de la Tanzanie) et cela met une chouette ambiance lorsqu’on essaie de demander quelque chose.

Toutefois, faire du vélo en Tanzanie reste une expérience difficile. Premièrement, il y fait chaud. Nous sommes obligés de changer de rythme. Ainsi, nous commençons à pédaler vers 6 h du matin et nous faisons une pause entre 11 h et 16 h où rien ne peut bouger sous le soleil sous peine de brûlures douloureuses.

Deuxièmement, la Tanzanie n’est pas aussi riche que ses voisins et les infrastructures n’y sont pas très développées. Mises à part les grandes routes qui sont en train d’être construites par les Chinois (les seuls non-Africains que nous ayons vu un peu partout dans le pays), les pistes sont en particulièrement mauvais état. Le sable, les pierres et les nids de poules rendent toute forme de transport autre que la marche inefficaces.

Enfin, le pays est grand et les distances entre les villes sont assez conséquentes.

IMG_4865Nous décidons aussi de changer de trajet. En Belgique, nous pensions passer du sud du Burundi vers Mbeya, dans le sud- ouest de la Tanzanie. Nous apprenons que la piste est en très mauvais état et que c’est vraiment loin de tout. Après de longues discussions, nous décidons de traverser tout le pays pour aller jusqu’à Dar es Salaam, à plus de 1300 km de la frontière.

Cette traversée fut passionnante et nous y avons mis plus d’un mois.

Nous sommes passés à côté des mines d’or de Kahama et des mines de diamants de Shinyanga. Les mines sont protégées par des fils de fer barbelés et de grands miradors. Nous y voyons aussi les seuls blancs avant Dar (des Sud-Africains paraît-il) qui ne soient pas des missionnaires ou des volontaires du Peace Corps. (Le Peace Corps est un instrument de politique étrangère géniale des Etats-Unis. L’idée est déconcertante de simplicité: il s’agit d’envoyer des jeunes américains idéalistes (oserais-je dire “naïfs”?) et volontaires dans le monde “en voie de développement” pour faire des petits projets d’éducation (sans grands moyens et la plupart du temps inefficaces) afin de donner une belle image des USA. Cela ne coûte rien au gouvernement (une peace corps nous a dit que jusqu’il y a peu leur budget était égal à celui consacré aux fanfares de l’armée américaine…) et tout le monde est content.)

Nous faisons souvent du camping sauvage dans le bush ce qui nous permet de vivre avec moins de 4 euros par jour. Par ailleurs, le camping nous assure – la plupart du temps- une bonne nuit de sommeil car si la plupart des guesthouses sont propres et de très bonne qualité-prix, il y a souvent un vice caché qui ne se manifeste qu’une fois la nuit tombée (bar avec musique jusqu’à 4h30 du matin à côté d’une mosquée avec un imam zélé qui à 5 heures du matin a envie de partager non seulement l’appel à la prière avec le reste du monde mais aussi l’entièreté de la prière qui dure une heure).

Il y a aussi souvent des moustiques ou des puces. Par contre, il y a rarement une circulation d’air permettant de respirer.

Avec un peu de malchance, l’ensemble de ces facteurs est présent dans une même chambre d’hôtel. S’il est évidemment pénible de devoir passer deux semaines sans avoir une bonne nuit de sommeil, nous pensons aussi aux Tanzaniens qui vivent toute leur vie dans ces conditions.

Jusqu’à Singida, nous empruntons la route en tarmac qui est la seule route en direction de Dar es Salaam. Après nous décidons d’emprunter les pistes tanzaniennes. Celles-ci nous apportent le meilleur mais aussi le pire.

Le meilleur était de loin l’hospitalité qui nous a été offerte par les Pères Blancs dans une petite ville, par Morris, un jeune étudiant Tanzanien (le premier Africain a nous avoir invités à dormir chez lui!) et par des missionnaires américains.

DSC01558Le pire c’était lorsque nous sommes arrivés à Kwa Mtoro pensant être à 3- 4 heures à vélo de Kondoa où nous voulions prendre une journée de repos. Nous empruntons la piste qui petit à petit se transforme en véritable banc de sable à travers desquels nous devons pousser nos vélos. Par ailleurs, la route commence à grimper solidement. Tout à coup, je sens comme une aiguille se planter dans mon dos: une mouche tsétsé. Puis 2, puis 20 et puis 100.

Nous mettons plus de 5 heures à parcourir les 50 km qui séparent Kwamtoro du prochain village. Même lorsque nous devons pousser nos vélos dans le sable nous n’avons pas de main libre pour chasser les 50 mouches tsétsé qui se sont tranquillement installées dans notre dos et qui nous sucent le sang. Leurs piqûres font vraiment mal! En plus de cela, il fait particulièrement chaud et nous sommes complètement déshydratés lorsque nous arrivons enfin à Kondoa après une journée de plus de 8 heures. C’était de loin la pire journée de vélo que nous ayons jamais eue mais on se dit que finalement, les choses auraient pu être bien pires si les gros félins dont nous avons suivi les traces sur tout le chemin avaient décidés de venir nous dire bonjour…

Nous nous remettions de nos émotions à Kondoa lorsque nous sommes gentiment invités par un couple de missionnaires américains à venir partager des pizzas avec quelques volontaires du Peace Corps. Cela ne se refuse pas. Depuis lors, nous avons été régulièrement amenés à découvrir la solidarité de la communauté blanche en Tanzanie qui mène parfois à de drôles de situations. Comme celle-ci où se retrouvaient autour de la même table des Républicains conservateurs et religieux avec des Démocrates libéraux et athées. Il ne fait pas bon parler de politique mais heureusement, il y a un sujet commun: les Tanzaniens, dont décidément, il est impossible de comprendre les mœurs…

Cette nuit-là, on nous raconte des histoires d’horreur sur le frère du cousin de l’ami du voisin d’untel qui a été piqué par des mouches tsétsé et qui en est mort. Mort de cette fameuse maladie du sommeil qui a empêchée depuis la nuit des temps les Africains de reprendre de la précieuse terre aux mouches tsétsé. Nous téléphonons à la famille de Dave qui nous conseille d’aller voir un médecin pour faire le test. Evidemment, c’est un conseil prudent émanant de médecins New-Yorkais qui en plus se trouvent être nos parents…

Nous partons donc en bus pour Arusha. Ce voyage en bus (10 heures pour couvrir 210 km avec en plus 2 heures de panne à 15 km du point de départ) augmente de 50% la probabilité qu’on doive voir un médecin à Arusha. Lorsqu’on va à l’hôpital, le médecin se moque de nous. Certes, il y a un risque mais il est minime et de toute façon il faut attendre 15 jours avant de pouvoir faire un test.

Nous voilà donc à Arusha, pour rien. Heureusement, nous avons le flair d’aller visiter un marchand de vin et de fromages français, juste pour le plaisir des yeux. Nous y passons  une après-midi où le vin coule à flots avec les Français les plus sympa du monde et repartons avec un camembert sous le bras. Un vrai bonheur !

Nous en profitons aussi pour nous rendre au pied du Kilimanjaro. Même si nous ne voyons pas beaucoup de neige au sommet, il est très impressionnant de voir le plus haut sommet d’Afrique s’élever à presque 6000 mètres au beau milieu d’une plaine.

DSC01598Retour à Kondoa d’où nous repartons pour Dar es Salaam via une piste qui traverse la steppe Maasai. Les Maasai sont légendaires dans le monde entier. C’est probablement la seule tribu que tout le monde connaisse. Dans l’imaginaire occidental, ils représentent “les vrais africains”. Tous les gardiens des endroits pour blancs en Afrique de l’Est sont Maasai.

Notre envie de voir des Maasai a évolué avec le temps. Il y a quatre mois, nous avions bien vu qu’une grande majorité des Africains ne vit plus ni en tribu ni en vêtements traditionnels. Au contraire, la plupart des gens essaient de vivre une vie à l’occidentale avec moins de 2 $ par jour. Nous ne voyions pas l’intérêt d’aller voir des Maasai vu qu’ils ne représentent qu’une minorité. (il faut généralement payer pour les voir “vivre dans leur village” dans un parc national. De là à dire qu’il s’agit d’un safari humain, il n’y a qu’un pas).

Aujourd’hui, après quatre mois où nous avons vu à quel point 400 ans d’esclavage, 70 ans de colonialisme et 50 ans de néocolonialisme humanitaire ont détruit quasiment tout ce qui était Africain, nous avons changé d’avis. Nous sommes assez fascinés par ce peuple qui a décidé de continuer de mener une vie  pastorale au milieu de nulle part. Bien sûr, ils ont fait des concessions à la modernité et il est assez génial de voir un Maasai drapé dans les tissus traditionnels et couverts de bijoux sortir de sa poche près de son couteau traditionnel un blackberry ou de conduire une moto ou de voir des Maasai tranquillement assis sur la table d’une terrasse en train de déguster un Nescafé.

Comme beaucoup d’observateurs étrangers, nous sommes alarmés de voir à quel point les Africains n’ont aucune fierté d’être africains et à quel point très peu de savoir ancestral a été conservé. Ainsi, beaucoup d’Africains préfèrent payer des médicaments chers et vilains (qui sont d’ailleurs souvent des faux!) plutôt que d’aller cueillir la plante médicinale à base de laquelle ce médicament a été fait dans leur jardin. Ils n’ont pas confiance dans le savoir et la sagesse de l’Afrique et pensent que tout ce qui est occidental est génial.

Bref, voyager à vélo avec les Maasai nous fait voir un autre côté de l’Afrique de l’Est.

DSC01612Et puis, il y a le soir où nous sommes arrivés à Korodiga que notre carte avait présenté comme étant un bourg. Il s’agit en fait d’un tout petit village. Heureusement nous dit-on, il y a une guesthouse derrière le café du coin.  Nous attendons son propriétaire pendant 2 heures car il était parti à la ville. Lorsqu’il revient, il est complètement saoul.  Il rentre vite dans une petite pièce avec des  draps et puis il nous dit qu’on peut dormir là. En fait, il s’agit de sa chambre qui fait 4 mètres carrés et qui est pleine de mégots, de cadavres de bouteilles et de vêtements sales. Sur le sol à 20 cm du lit, gît une grenouille desséchée. Des nids d’insectes envahissent les murs mais les toilettes sont relativement propres (le fait qu’il n’y ait pas de toit y contribue).

On décide donc de rester après avoir négocié un prix raisonnable. Nous finissons même par nous dire, que finalement ce n’est pas si terrible que ça. Lorsque nous éteignons la lumière, nous entendons des bruits sur le toit en fer ondulé. Dave me dit de ne pas m’inquiéter, que l’animal est dehors. Voyant une ombre assez grosse passer au dessus de la porte (le toit est posé sur les murs, laissant un espace assez important entre les deux), j’allume la lumière. Je découvre avec horreur 3 gros rats qui nous regardent du haut de la charpente, juste au-dessus de nos têtes. J’explique à Dave que je ne peux pas dormir dans ces conditions. Lui, il s’en fout un peu, il dort déjà. Bon, après 20 minutes de veille, je me rends compte que cela ne sert à rien, qu’il n’est que 22h30 et qu’il ne fera pas jour avant 6h00. Je me recouche et je me rendors un peu. Lorsque le bruit des rats me réveillent, je rallume ma lumière juste pour checker qu’ils ne sont pas prêts à nous sauter dessus même s’ils sont à chaque fois juste au-dessus de nos têtes. Vers 3 heures, Dave m’annonce que les rats ne sont plus au-dessus de nous. Quel soulagement ! La mauvaise nouvelle c’est qu’ils sont en-dessous du lit. Il est trop tôt pour partir. On se rendort avec la lumière allumée. On a à nouveau passé une mauvaise nuit…

Après ça, nous sommes assez fatigués physiquement, nous carburons et faisons même une journée de 130 km dont la moitié sur piste de sable pour arriver le plus rapidement possible à Bagamoyo, petite ville sur la côte à une journée de vélo de Dar es Salaam.

Nous prenons deux jours à Bagamoyo qui devait être une très jolie ville à l’époque et qui est déjà très différente de ce que nous avons vu jusqu’à présent. Nous profitons de la plage de sable blancs avec cocotiers et nous mangeons dans un restaurant français pour fêter mon 28ième anniversaire . Nous attendons Dar pour pouvoir fêter notre deuxième anniversaire de mariage.

Nous sommes arrivés en pleine forme à Dar es Salaam il y a une semaine. Nico, notre ami qui travaille pour la CTB (coopération belge) nous a gentiment ouvert les portes de son appartement et nous avons commencé à travailler avec l’équipe d’ATD Quart Monde.

Le programme maintenant est de rester encore 2 semaines à Dar pour travailler avec ATD et puis d’aller visiter Zanzibar avant de prendre le train pour Mbeya, notre destination première, qui est à une journée à vélo du Malawi.

Nous essaierons de mettre notre site à jour prochainement et nous sommes désolés pour le nombre de semaines qui séparent nos updates – qui sont du coup beaucoup trop longs!- mais il est extrêmement difficile de trouver une connexion internet ici. Désolée donc et je vous remercie de m’avoir lue jusqu’ici. Merci aussi à tous ceux qui nous envoient des messages de soutien, chaque mot nous pousse à pédaler plus fort. Merci mille fois!

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(Practical information for cyclists available here)

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Le Rwanda

(Photos disponibles ici)

(Des infos pratiques pour les cyclistes disponibles ici)

Lorsque nous avons quitté Kabale en Ouganda, nous étions particulièrement impatients de découvrir un nouveau pays. Nous avions déjà quelques idées sur la situation actuelle au Rwanda car nous avions lu plusieurs livres sur le génocide et le post-génocide et nous avions beaucoup discuté avec Charles, mon ancien collègue.  Charles a dû fuir son pays en avril 1994 et vit en Belgique depuis lors où il travaille comme avocat et prof d’université. Il est un sage parmi les sages et a été pour nous une source d’informations précieuses sur le Rwanda.

DSC01460Nous n’étions donc pas complètement ignorants lorsque nous y sommes entrés. Ainsi, nous savions déjà que les Belges n’y étaient pas les bienvenus et que les Américains sont les grands amis du gouvernement. Je paie 60 $ pour un visa de 15 jours. Dave quant à lui rentre gratuitement pour 90 jours.

On peut les comprendre: au Rwanda comme au Congo, le colonisateur belge a importé sa petite mentalité de tribaliste primaire. Partout où il a été, le Belge a pris soin de monter une ethnie contre une autre créant ainsi des divisions qui continuent d’avoir des conséquences mortelles aujourd’hui dans les deux pays. Ce qui est du pain béni pour le gouvernement Rwandais dont la version officielle de l’histoire du Rwanda consiste à dire que tout est de la faute des belges et qu’il est évident que les Hutus et les Tutsis auraient pu vivre en paix si les belges n’étaient pas venus. D’ailleurs, aujourd’hui il n’y a plus que des Rwandais. Pas de Hutus, ni de Tutsis. Mais malheur au Hutu qui prend un peu trop de pouvoir ou de place. Un accident de voiture est vite arrivé…

DSC01464Étonnamment, tout le monde nous a abordé en anglais dès notre entrée. En effet, il y a un an de cela, Kagame a fait de l’Anglais la deuxième langue nationale (après le Kinyarwanda que tout le monde parle). Le Rwanda est aussi entré dans le Commonwealth par la même occasion.  Alors qu’il n’y a qu’un pourcentage minime de la population qui parle anglais, même les villageois nous adressent la parole en anglais. Bien sûr, ils ne connaissent qu’une phrase ou deux mais la rapidité avec laquelle la population a adopté l’Anglais laisse à penser qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond…Nous avions la vague impression de commettre un délit lorsque nous parlions Français.

Les paysages rwandais ne sont pas fort différents de ceux de l’Ouganda: des plantations de bananiers succèdent aux plantations d’eucalyptus (nous n’avons pas vu d’autres espèces d’arbres), les villages sont construits au sommet des montagnes et les vallées sont couvertes par des plantations de thé.

Comme le Sud-Ouest de l’Ouganda, le Rwanda est surpeuplé. Il y a une densité de population de 394 habitants par km2. Il y a des villages et des gens partout. Lorsque nous arrivons à Kigali nous sommes déjà – ou encore-  épuisés moralement et prêts à prendre quelques jours de break. Heureusement, via le site de couchsurfing, nous tombons sur Nicolas, un instituteur belge vivant à Kigali et sa compagne Blandine, d’origine Congolaise, qui a grandi au Burundi.  Une fille très impressionnante qui ne compte plus le nombre de guerres qu’elle a vécue. Très chaleureusement, Nico et Blandine nous ouvrent les portes de leur maison. Ils partagent les vues de Charles (et d’autres encore) sur le Rwanda et nous apprenons beaucoup de choses sur la vie à Kigali.

DSC01465La ville de Kigali est différente des autres villes d’Afrique de l’Est que nous ayons vues jusqu’à présent. Elle est très propre, routes pavées, énormes rond-points fleuris, trafic fluide avec des feux tricolores et des passages pour piétons. Ceci amène certains coopérants à se plaindre de Kigali parce que n’étant pas assez chaotique à leur goût, elle n’est pas vraiment africaine…Il vaut mieux entendre cela que d’être sourd.

Un samedi matin par mois, tous les gens de Kigali doivent nettoyer la ville; les chauffeurs de moto-taxis ont un numéro de matricule, ne peuvent prendre qu’un seul passager à la fois et les deux doivent porter un casque (il faut avoir vu Kampala pour vraiment comprendre ce que cela veut dire), les vélos sont interdits d’accès au centre-ville (personne ne nous a rien dit cependant),  il y a du wifi partout et je ne serais pas étonnée d’apprendre qu’il y a une loi contre le bruit. La ville est un peu trop calme…

Évidemment, les dollars du contribuable américain ont largement  contribué au développement de la ville.  Heureusement pour Kagame, ce contribuable vit dans l’ignorance et si par hasard, il devait commencer à s’intéresser au Rwanda, il y a toujours le film “Hotel Rwanda” pour répondre à ses questions (mais il est invité à ne pas chercher plus loin).

Nous sommes restés 5 jours chez Nico et Blandine et nous nous sentions complètement déprimés. Nous ne savions pas très bien pourquoi mais nous n’avions plus très envie de faire du vélo au Rwanda ni même en Afrique en général.

Evidemment, aller visiter le mémorial pour le génocide à ce moment-là ne nous a pas beaucoup aidé.

A l’horreur indescriptible de cet événement s’ajoute l’affront de la version officielle de l’histoire du Rwanda que le touriste ignorant est censé avaler. Ainsi, il n’y a pas un mot sur le Burundi où des massacres de Hutus ont été menés par des milices Tutsis, où le Président Hutu a été assassiné quelques mois avant avril 1994, il n’y a pas un mot sur le Congo où Kagame et ses amis (notamment ce cher Museveni, président à vie de l’Ouganda) ont initié la plus grande guerre que l’Afrique ait jamais connue, provoquant ainsi la mort de 3 à 4 millions de personnes (les chiffres sont encore âprement discutés mais c’est ENORME). Tout ceci sous couvert notamment de lutte contre les interahamwe (milice Hutu largement responsable des monstruosités de 1994). A son paroxysme, la guerre impliquait huit pays africains qui ont allègrement pillé le Congo. Mais les Occidentaux n’ont pas perdu le Nord, rassurez-vous, et ils ont contribué directement ou indirectement au pillage comme les autres en soutenant telle ou telle milice.

DSC01472Il est évidemment embêtant que les Congolais aient justement décidé de vivre sur nos réserves de matières premières.

Nous avons contemplé l’idée de faire du vélo au Congo (au Katanga) mais il paraît que le Congo est dans un tel état de destruction qu’il est impossible d’y aller sans risquer une arrestation ou pire. Pas de Congo donc même si en tant qu’arrière-petite-fille d’un colonisateur belge, je me sens l’obligation (et l’envie) d’aller payer mes respects à ce peuple qui a tant souffert pour le bien-être de pays étrangers.

Donc, lorsque nous sommes sortis du mémorial de Kigali, nous nous sommes rendus compte que nous en savions un peu trop sur le régime actuel au Rwanda que pour rentrer dans notre rôle de touriste modèle. Nous étions censés payer 500 $ (qui vont directement dans les caisses de cette dictature militaire) pour aller s’extasier sur les gorilles et puis visiter mémorial sur mémorial. Il y a notamment un mémorial assez particulier: il s’agit d’une école où tous les corps des élèves massacrés en 1994 ont été conservés et remis derrière leurs pupitres. Dans une culture où les gens se saignent aux quatre veines pour enterrer leurs morts, un tel mémorial est particulièrement choquant.

Sombrant de plus en plus dans la déprime, nous avons décidé de quitter le Rwanda plus tôt que prévu et de laisser tomber le Burundi (qui est cher et relativement unsafe surtout à l’approche des élections) pour filer tout droit sur la Tanzanie.

DSC01547Nous avons appris par la suite que notre malaise à Kigali n’était pas si injustifié que cela car il y a eu 3 attentats à la grenade la semaine suivant notre départ. Sarkozy est venu rendre visite à Kagame pour présenter les excuses officielles de la France pour son comportement durant le génocide. Les Français voudraient comme les autres pouvoir participer plus facilement au pillage meurtrier du Congo.

Que voulez-vous, le monde a besoin de ses téléphones et  de ses ordinateurs portables, de ses bijoux et de son pétrole.

C’est ça le progrès. Et tant pis s’il y a des Africains qui en meurent.

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L’Ouganda

DSC01218(Photos pour l’Ouganda disponible ici)

(Des infos pratiques pour les cyclistes sont disponibles ici)

Six semaines en Ouganda. Six semaines où chaque jour nous a apporté son lot de bonheur et de découvertes mais aussi de frustration et de colère.

En rédigeant nos récits, Dave et moi nous sommes rendus compte qu’ils étaient très sérieux. Nous présentons déjà nos excuses à ceux qui voulaient y trouver des blagues mais voilà, nos récits sont à l’image de notre voyage en Afrique: intense, excessivement éducatif mais vraiment difficile. Merci déjà aux courageux qui me liront jusqu’au bout. N’hésitez pas à nous laisser un commentaire ou à poser des questions.

Après notre petit séjour à Kisumu, nous avons rapidement rejoint la ville-frontière de Busia.  Traverser une frontière est l’un de mes moments préférés lorsqu’on voyage à vélo. Plus qu’un concept administratif, traverser une frontière permet de passer dans un nouveau monde. La première chose qui frappe en arrivant en Ouganda, c’est la verdure. Chaque petite maison a sa petite parcelle plantée de bananiers, de manioc, de haricots, de pommes de terre douces et parfois de vieux arbres.

En rejoignant Kampala via Jinja, nous sommes frappés par la beauté des collines verdoyantes parsemées d’énormes arbres. Nous passons aussi par des petits bouts de forêt tropicale. L’accueil sympathique que nous réserve la population locale nous permet de passer outre la chaleur étouffante et la succession infinie de collines. Les enfants chantent des chansons du genre “Mzungu, Bye, Mzungu Bye” en frappant dans les mains le long de la route tandis que les adultes nous saluent avec un sourire.

Jinja et Kampala sont des villes relaxantes et (sur)développées à l’occidentale. Personne ne semble remarquer notre présence dans les rues. Les communautés indiennes (l’upper middle class de l’Afrique de l’Est), d’expats et les Ougandais semblent vivre en harmonie. Pourtant les choses ne sont pas simples ici: l’autorité du gouvernement ougandais et de son Président Museveni, au pouvoir depuis 24 ans, sont notamment remises en cause par le Roi du Buganda (un des royaumes pré coloniaux restaurés en 1993 sans délimitation claire de leur pouvoir). Le Roi (Kabaka) a appelé tous les Baganda (une grosse partie de la population dans le centre du pays) a contester le pouvoir en place.

Lors de notre séjour à Kampala,  une manifestation non-violente de femmes issues de tous les partis politiques est dispersée de manière très violente. Evidemment, les mouvements pro-démocratiques en Afrique font rarement la une des journaux chez nous. La BBC a préféré parler du divorce de Brangelina plutôt que de ces femmes courageuses mais anonymes. Les élections de 2011 s’annoncent dès lors houleuses, d’autant plus que l’Ouganda a une position stratégique dans la région (accès direct au Congo et ses minéraux). Ceci dit, Kampala est une ville très sûre, à mille lieues de Nairobi ou de Johannesbourg, et nous en profitons pour manger la meilleure nourriture indienne de notre vie!

Nous avons également décidé de changer notre rythme à vélo. Plutôt que de choisir une destination à l’avance et de pédaler coûte que coûte pour l’atteindre, nous décidons de pédaler 5 heures par jour et de nous arrêter là où nous serons parvenus. Nous décidons également de ne plus utiliser les routes en macadams car les chauffeurs ougandais sont parmi les plus dangereux d’Afrique et les accidents mortels sont très fréquents.DSC01304

Ainsi, dès notre sortie de Kampala, nous empruntons une petite route en terre battue jusqu’à Masindi, au Nord du Lac Albert. Ce trajet nous permet de découvrir la vie des villageois qui vivent d’agriculture vivrière. Nous passons une merveilleuse soirée en compagnie de John et de sa famille quelque part à 75 km de Kampala. Lorsque nous nous arrêtons devant sa modeste propriété après 5 heures de vélo, il nous accueille comme s’il avait attendu notre visite toute la journée. Après avoir planté la tente devant sa maison, nous partageons un repas frugal avec eux. Il remercie Dieu d’avoir amené les wazungu chez lui et il prévient tous les voisins qui viennent nous saluer en cours de soirée. Leur accueil me fait tellement chaud au cœur que j’en ai les larmes aux yeux lorsque tout ce petit monde revient pour nous saluer le lendemain matin.

Notre nouveau rythme nous donne aussi la possibilité de faire du camping sauvage dans le bush ou de planter la tente dans le jardin d’un petit dispensaire perdu dans les montagnes.

Masindi et Hoima sont de petites villes tranquilles qui nous permettent de nous laver et de nous ravitailler.

Après Hoima, nous reprenons la route vers Fort Portal. Un jour, faute de carte précise, nous nous perdons et nous atterrissons au bord du magnifique Lac Albert qui marque la frontière entre la RDC et l’Ouganda. Un sentiment particulier nous envahit lorsque nous voyons les Monts Bleus du Congo de l’autre côté du lac. Godwyn, un jeune ougandais de 23 ans et ingénieur mécanique de formation, nous accueille dans le camping dont il est le manager qui reçoit en moyenne deux visiteurs par mois. La plus grande partie des revenus provient de la vente de bière aux soldats qui vivent dans un camp fait de huttes en terre 600 mètres plus loin. Il est ravi de nous voir et nous emmène faire un tour dans le village de pêcheurs congolais situé au bas de la colline. Il nous explique notamment que du pétrole a été découvert récemment sous le lac et que ce sont des wazungu qui l’exploitent. Nous passons à nouveau une soirée très spéciale, une de celle qui ne peut arriver que lorsque l’on voyage à vélo.

Quelques jours de plus sur des chemins de sable, de terre ou de boue qui nous amènent de petits villages en petits villages, nous donnent l’envie de prendre une bonne pause. A notre sentiment de fatigue physique s’ajoute une fatigue mentale assez importante. En effet, depuis que nous avons quitté Masindi, les réactions de la population locale lors de notre passage ou des nos pauses deviennent souvent moqueuses, racistes, méprisantes et parfois même agressives. De plus en plus de personnes crient “Mzungu, give me money!” sur un ton très autoritaire. Lorsque nous nous arrêtons dans les commerces pour acheter quelque chose ou dans des petits restaurants (appelés hotel) le long de la route, les commerçants ne cachent pas leur mécontentement de servir un mzungu ou bien ils tentent de nous arnaquer en demandant le double du prix. A plusieurs reprises, lorsque nous voulons nous arrêter pour une pause soda, un homme du village vient vers nous en disant “What are you doing here? What do you want?”, ce qui ne manque jamais de nous pousser à repartir rapidement. Contrairement à notre expérience au Kenya, nous sommes amenés ici à rechercher la compagnie d’autres wazungu.

Nous arrivons donc à Fort Portal exténués et pressés d’obtenir un mot d’explication. Nous avons la chance de faire du couchsurfing chez un couple Gantois charmant, Tom et Katleen, qui vivent en Ouganda depuis plus d’un an avec leur fille Lim, 2 ans. Katleen, avec sa formation en agriculture bio (en biodynamie particulièrement) travaille avec une ONG belge sur un projet de ferme bio de démonstration. Tom fait du volontariat pour le jardin botanique de Tooro.

Katleen est devenue très cynique depuis qu’elle est arrivée ici. Elle explique qu’elle imaginait arriver en Ouganda et qu’elle pourrait vraiment découvrir la culture ougandaise et avoir des amis ougandais. Aujourd’hui, elle se rend compte qu’elle passe la majorité de son temps libre avec les autres expats.

Comme nous, elle se sent coincée dans son rôle de mzungu. Il est impossible d’y échapper: les Ougandais ont une image très précise de ce que doit être un mzungu: c’est un blanc, très riche qui roule en 4×4 et qui vient en Ouganda pour donner de l’argent/des sparadraps/des livres/etc. Mise à part notre couleur de peau, nous ne rencontrons pas ces critères et nous nous attirons le mépris et les moqueries de beaucoup de gens ici (Attention, comme pour toute généralisation, il existe beaucoup d’exceptions. Nous avons rencontré un tas de gens sympas, ouverts et curieux).

Bref, plusieurs semaines de vélo dans cette partie de l’Ouganda nous ont permis de comprendre à quel point le racisme peut entamer le moral. Parfois, Dave et moi rigolons en nous imaginant nous asseoir au coin d’une rue à Manhattan et de crier “Hé, homme Noir, comment vas-tu?” et de spéculer sur nos chances de survie.

Après avoir pu parler tout notre saoul avec Tom et Katleen et de rire un peu de tout ceci, nous sommes retournés à Kampala pour obtenir une extension de notre visa. Nous en profitons pour prendre le bus jusqu’à Ssanje, dans la province de Rakai à 30 km de la frontière tanzanienne où nous allons voir un projet de permaculture qui est en lien avec une école primaire. Le design a été fait par un jeune couple d’Australiens, Dan Palmer et Amanda Cuyler, et est implémenté avec l’aide d’étudiants ougandais de l’école d’agriculture du coin.

Rico, un volontaire américain qui enseigne dans l’école, nous explique que bien souvent les légumes qui poussent – en abondance- ici pourrissent car les Ougandais – comme la plupart des autres êtres humains- ne veulent pas manger les légumes qu’ils ne connaissent pas. Amanda explique aussi qu’il y a un manque d’intégration du personnel de l’école dans le projet et que c’est maintenant la priorité de l’ONG américaine commanditaire du projet.

Tout ceci met en perspective la coopération au développement et le travail des ONG sur le terrain.  Nous n’avons rencontré que des coopérants (au Congo, au Kenya ou en Ouganda) qui ne croient pas trop à l’efficacité de leur travail ni même à l’utilité de l’aide au développement (l’aide des ONG. L’aide bilatérale -magistralement critiquée par Dambisa MOYO dans son livre “Aide fatale”- est selon l’avis d’une coopérante expérimentée “manifestement mauvaise”).

Bien sûr, il est toujours délicat de cracher dans la soupe et personne ne veut le dire trop haut ni trop  fort. Après tout, comme nous l’explique Tom, des tas de coopérants vivent des vies de luxe dans les pays en voie de développement. Ainsi, ils paient des loyers dérisoires pour des villas avec personnel, ils ont des salaires très importants (souvent plus importants que ceux qu’ils recevraient dans leur pays d’origine) et ils vivent bien dans des régions qui sont souvent assez paradisiaques (pour ceux qui ont de l’argent).

Les ONG ont aussi pour effet de créer une nouvelle classe moyenne composée des employés locaux. Souvent les coopérants étrangers idéalistes sont affolés de voir que ces recrues ont plus l’envie de s’enrichir elles-mêmes que de se soucier des souffrances de leurs compatriotes. Cette attitude trop humaine est souvent la cause de malentendus entre les Ougandais et les coopérants blancs. Ceci couplé au fait qu’un mzungu sera toujours un mzungu, qu’il doit être le boss ou celui qui détient le savoir/l’argent/le matériel empêche une collaboration entre individus égaux.  Et puis, comme partout,  la charité maintient le statu quo tout en soulageant la conscience des riches qui ne remettent jamais en question leur mode de vie. Tant qu’il n’y aura pas de changement systémique, l’efficacité de l’aide reste à prouver.

Enfin, notre voyage à Rakaï nous permet aussi de rencontrer Eric, un français et conférencier que nous avons écouté lors du premier festival de permaculture en France cet été. Il est venu suivre le cours de design en permaculture à Ssanje et fait le tour d’autres projets en Afrique de l’Est. Rencontrer un homme comme Eric est une chance. Mathématicien de formation, il s’intéresse très fort à l’environnement et décide de modifier radicalement son mode de vie: il mange cru et s’installe sur un terrain où il plante une forêt comestible. Il y vit pendant dix ans avec sa compagne. Passionné de botanique, il nous apprend mille et une choses utiles sur les plantes et les arbres de la région. Il est une sorte de génie qui a 20 ans d’avance sur le reste du monde. A l’instar d’Eric, nous décidons donc de devenir des guerilla gardeners: dorénavant, nous plantons tous les noyaux des fruits que nous mangeons.

Pendant notre séjour à Rakaï, je tombe malade: fièvre, nausée, maux de tête,maux de ventre. On me dit que c’est probablement la malaria. Je me rends alors au centre médical du coin où un homme (qui dans ma tête est un médecin) me reçoit. J’apprends par la suite que les compagnies pharmaceutiques forment vaguement des gens à recevoir les malades dans les centres médicaux avec pour but de ne jamais laisser sortir un patient sans médicaments). Il ressort du test de la grosse goutte que j’ai la malaria. Il refuse de me laisser partir sans que je passe 8 heures sous perfusion de quinine. Je refuse catégoriquement et il finit par me donner un médicament indien fait à base d’arthémisine.

Je passe une journée à dormir et le surlendemain je me sens assez en forme pour faire le trajet de 4 heures en bus jusqu’à Kampala.

Là, je me rends à l’hôpital “The Surgery” tenu par le Docteur Stockley, un britannique d’une cinquantaine d’années sorti tout droit d’un roman de Chinua Achebe ou de Graham Greene. Il me tient un discours de 30 minutes dans lequel il m’explique que je n’ai jamais eu la malaria, que “ces gens sont incapables de reconnaître les parasites de la malaria lorsqu’ils les voient dans un microscope”, qu”ils n’apprendront jamais”, que dans le langage local Malaria veut dire fièvre et que 95% des ougandais diagnostiqués avec la malaria ne l’ont pas et que cela est vrai pour 99% des wazungu.

Lorsque nous lui demandons pourquoi ces difficultés, il explique que le problème fondamental est que depuis leur première primaire les ougandais vont à l’école en Anglais (langue que peu de gens maîtrise ici même s’il s’agit de la langue nationale) et qu’ils apprennent les choses par cœur dans des manuels dignes des écoles britanniques dans les années 1950 (ceci nous a été confirmé à deux reprises par la suite). A l’université les médecins apprennent que la malaria cause de la fièvre et donc que ce qui cause la fièvre est la malaria. C’est une erreur de logique assez basique mais les ministres de l’éducation ne se soucient pas trop d’enseigner l’esprit critique ici.

Il dit qu’il y a bien évidemment des exceptions, des hommes et des femmes particulièrement intelligents qui parviennent à s’élever malgré le système.  Il termine en me disant que si je restais quelques années de plus en Ouganda, je deviendrais aussi cynique que lui.

Non merci.

Remise de ma fausse malaria, j’apprends le décès d’Adrien, mon parrain et ami. La nouvelle est vraiment douloureuse et nous mettons plusieurs jours à nous en remettre. La distance m’est très pénible pendant ces quelques jours. Parallèlement, Dave est devenu l’oncle d’un petit Charles. Nous sommes loin mais la vie suit son cours.

DSC01438Enfin, nous décidons qu’il est temps de nous remettre en route après 10 jours sans vélo. Nous voulons maintenant rejoindre le Rwanda en traversant le sud-ouest de l’Ouganda.

Il faut savoir que voyager en Afrique de l’Est avec un budget comme le nôtre est un véritable challenge. En effet, particulièrement en Ouganda, tout se paie, et en dollars s’il-vous-plaît. Il y a un véritable tourisme de luxe qui fait grimper les prix de manière assez incroyable (nous sommes frappés par le peu de voyageurs indépendants ici). Une journée dans un parc national ou réserve naturelle revient vite à 120$ par personne. L’exemple typique de ce genre de tourisme, est la visite des gorilles de montagne dans la forêt impénétrable de Bwindi: un permis coûte 500$. En comptant le guide, l’entrée du parc et le logement, la plupart des touristes sont prêts à payer 750$ pour voir une famille de gorilles pendant 1 heure…

Si nous avions caressé l’idée de voir les gorilles lorsque nous préparions ce voyage, nous avons vite réalisé que la meilleure façon de respecter notre budget de 10 euros par jour et par personne est de camper ou de loger dans des guesthouses et de cuisiner notre nourriture ou de manger local. Il est hors de question de payer la moindre entrée pour un parc national.

Heureusement pour les cyclotouristes, en Ouganda, il y a toujours une route publique qui traverse le parc. Nous décidons donc de traverser Kibale Forest, une forêt tropicale pleine de chimpanzées, le parc national Queen Elizabeth et la forêt impénétrable de Bwindi.

La route a travers Kibale Forest est très jolie mais nous ne voyons aucun chimpanzées.

Nous empruntons ensuite la route qui traverse le Parc National Queen Elizabeth où nous espérons voir des éléphants et les lions grimpeurs d’arbres (une exclusivité de la région). Après 10 kilomètres, je vois “mes” deux premiers éléphants le long de la route. Le temps que Dave me rejoigne, ils se sont enfuis. Ensuite, nous faisons 60 km où nous voyons genre 1 buffle (ce qui est absurde pour un animal vivant en troupeau) et 1 mouche tsétsé. Nous sommes très déçus de ne pas voir plus d’éléphants. Soudain, 2 km avant la sortie du parc un éléphant grogne à 3 mètres de nous. Nous nous regardons en stupeur et puis il s’en va. Un peu plus loin, nous voyons deux éléphants se baigner dans la rivière. Ce sont des moments magiques lorsqu’on voyage à vélo.

Ravis de nos aventures d’explorateurs, nous arrivons dans un petit camping paradisiaque juste à la sortie du parc où nous rencontrons Michael, clairement le genre de gars exceptionnel dont nous avait parlé le médecin à Kampala. Michael, 27 ans, était prof d’histoire en secondaire. Dégoûté de l’enseignement parce qu’il ne parvenait pas à joindre les deux bouts en fin de mois, il devient manager de ce petit camping au milieu de nulle part à 500 km de Kampala, sa ville d’origine. Eu égard au contexte général que je vous expliquais plus haut, notre rencontre avec Michael nous fait un bien fou et nous rappelle les rencontres fantastiques que nous avions faites au Kenya.

Il propose de nous amener au mariage d’un de ses employés. Il y a toujours une fête lorsque la mariée arrive en sa nouvelle demeure. Cela devait être à 19h00. Nous acceptons avec grand plaisir mais nous sommes un peu gênés d’arriver ainsi sans invitation officielle. Qu’à cela ne tienne: nous sommes accueillis en héros et assis à côté du beau-père d’abord et des mariés ensuite. La petite tente faite de vieilles bâches du UNHCR (le Congo n’est pas loin) abrite plusieurs dizaines d’invités. On nous offre du coca et puis du riz, du mil et de la viande de chèvre. A 22h, après avoir eu un léger accident de moto (LE mode de transport local, appelé boda-boda), la mariée arrive.

Bizarrement, rien ne se passe. Michael va voir et découvre que les parents de la mariée refuse que le mariage soit célébré si une somme supplémentaire de 30.000 shillings (l’équivalent d’un petit salaire mensuel, soit 12euros) n’est pas versée. Marius, le marié, affolé dit qu’il n’a pas cette somme. Michael, en tant que personne avec le plus haut statut dans tout le village (tout le monde l’appelle “Manager”) se doit d’entamer les négociations. Les parents sont inflexibles. Michael finit par dire qu’il paiera cette somme lui-même dès le lendemain. C’est assez symptomatique de notre monde malade que dans une même région, des mariages peuvent être annulés pour 12 euros alors que d’autres gens trouvent normal de payer 500$ pour voir un animal pendant une heure. Nous étions ravis de verser ces 12 euros au généreux Michael.

La cérémonie a donc pu commencer. Les parents, beaux-parents et grands-parents font des discours. Nous nous rendons compte de la toute relativité des règles de politesse lorsque le père du marié décroche son téléphone portable au moment où il se levait pour faire son discours alors qu’en même temps, il lui est parfaitement interdit de s’asseoir près de la mariée (grand tabou). Le père a aussi longuement expliqué la connexion entre les wazungu présents pour l’occasion et son fils Marius (que nous n’avions jamais vu). Quoiqu’il en soit, il était intéressant d’être propulsé du statut de sale blanc au statut de mzungu superstar le temps d’une soirée.

Par la suite nous pédalons à travers la forêt impénétrable de Bwindi. Nous sommes tombés amoureux  des forêts tropicales . C’est absolument magique de se trouver au milieu de l’écosystème le plus complexe, le plus parfait et le plus diversifié au monde. Il est impossible d’en prendre une photo digne de ce nom et il est impossible de décrire à quel point la Vie y règne en maître. Nous y sommes tout minuscules, tout insignifiants et puis nous nous sentons faire partie d’un grand tout qui nous dépasse complètement. De grands moments de bonheur intense.

Bwindi se trouve dans des montagnes dont l’altitude varie entre 2000 et 3000 mètres. Le premier jour, nous montons pendant plus de 15 km sur une route sableuse pour découvrir lors de notre pause au sommet qu’un des sacs de Dave, celui contenant notre précieuse tente, s’était détaché en cours de route. Catastrophe! Nous descendons en triple vitesse en demandant à tout le monde s’ils ont vu notre sac. Nous nous rendons compte que mise à part la légendaire phrase locale “Mzungu give me money!”, absolument personne ne parle Anglais. Nous arrivons désespérés au village où nous nous étions arrêtés pour lunch. Là, un vieil homme nous dit qu’il a trouvé le sac et qu’il l’a déposé au commissariat. Soulagés, nous payons les 4 euros qu’il demande en récompense avec beaucoup de plaisir. Quelle chance!!!

Le lendemain, nous remontons les 15 km de montée pour découvrir qu’en fait ils sont suivis de 15 autres km de montée que nous parcourons sous la pluie, sur des routes boueuses, poursuivis par des hordes d’enfants tendant la main et criant “mzungu, give me money” qui s’accrochent aux sacs ou crient encore plus fort (il faut dire que nous faisons du 6 km de moyenne en montée à ce moment-là et que les enfants marchent à côté de nous). Parfois, nous sommes poursuivis par les adultes, d’autres fois ils se contentent de crier des insultes dans leur langue.

Nous étions fascinés de constater que l’attitude des gens à notre égard s’était particulièrement empirée depuis que nous nous trouvions sur la route vers Bwindi. Il est évident que les Ougandais savent ce que les blancs sont prêts à payer pour voir les animaux envers lesquels ils doivent se défendre (les éléphants et les gorilles causent d’énormes dégâts dans les champs des villageois avec toutes les conséquences financières que cela implique même si un fond gouvernemental existe quelque part à Kampala pour eux) et qu’il est donc parfaitement normal qu’ils demandent leur part.

Il nous a semblé aussi que les touristes, souhaitant probablement s’acheter une bonne conscience, distribuent argent, stylos et livres. C’est la première fois que nous voyons des enfants tendre la main et être vraiment agressifs à notre égard. Ce qui est un peu difficile à accepter étant donné que premièrement, l’Ouganda est un pays relativement riche, il y a du pétrole et l’aide bilatérale coule à flot (50% des revenus du pays!!!!), si les gens des campagnes n’en voient pas la couleur c’est à cause de leur gouvernement corrompu et pas à cause des blancs (pour une fois). Deuxièmement, l’Ouganda forme, avec le Rwanda, le croissant fertile de l’Afrique, ici, subsister avec une agriculture vivrière est bien plus facile que pour les fermiers du Sahel ou du Kenya par exemple. La plupart des Ougandais ont leur terre dont ils vivent bien. Nous refusons donc de donner la moindre chose d’autant plus que comme je l’ai dit plus haut, nous sommes de plus en plus persuadés que la charité de l’Occident tue l’Afrique.

Ce voyage en Ouganda en général et dans cette région en particulier m’a fait découvrir que je suis ni patiente, ni gentille. L’attitude de la plupart des habitants depuis Masindi nous a bouffé le moral et il était vraiment difficile de ne pas crier en retour. Heureusement, comme souvent en Ouganda, nous pouvions planter notre tente dans des campings paradisiaques et quasi déserts…Ces pauses nécessaires nous permettent aussi de comprendre les raisons qui poussent les gens à réagir ainsi envers nous. Il y en a toute une série dont notamment, le fait que l’Ouganda a été complètement détruit par Idi Amin jusqu’en 1979, le fait que l’éducation est – nous semble-t-il- de très mauvaise qualité ici et bien souvent inaccessible à cause des frais scolaires élevés. Par ailleurs, même ceux qui peuvent en bénéficier ne parviennent pas à trouver un emploi – décemment payé- dans leur secteur. Afin de vivre bien, il faut être paysan et cela implique qu’il n’y a pas beaucoup d’argent pour voyager ou pour lire des livres (au Kenya, nous voyions régulièrement des gens lire des livres, ici, nous n’avons vu que deux personnes lire un livre). Nous comprenons donc parfaitement qu’ils ne sachent pas très bien que faire avec nous lorsque nous débarquons à vélo, tout sales et sans argent à offrir alors que tous les autres blancs qu’ils connaissent apportent quelque chose. Et puis, il y a sûrement des raisons historiques et sociologiques que nous ne connaissons pas. Quoiqu’il en soit, nous avons découvert qu’il est très difficile de faire preuve de compassion et de patience lorsque nous sommes en plein effort physique.

C’est donc à bout de forces que nous entamons le dernier jour jusqu’à Kabale, à 25 km de la frontière rwandaise. Le départ est difficile, l’altitude et le froid m’empêchent presque de respirer. Nous sommes enfin dans le rythme et profitons pleinement de la descente de 15 km en pleine forêt tropicale lorsque tout à coup nous voyons un des 330 gorilles de montagnes manger une branche à 50 cm de la route où nous nous trouvons! Impossible de décrire notre surprise! Un gorille! En fait il y en a au moins 3 autres juste à côté que nous pouvons entendre mais pas voir. Nous l’observons, prenons des photos, sommes en état de surexcitation totale. A un moment, il se lève et fait semblant de nous charger. A peine remis de cette montée d’adrénaline, voilà que 3 rangers (ou d’autres personnes en uniforme) arrivent et nous demandent ce que nous faisons là. Nous expliquons qu’il s’agit d’une route publique que nous empruntons pour rejoindre Kabale. Le garde est furieux et nous explique qu’il est interdit de s’arrêter et/ou de prendre des photos. Nous expliquons que nous ne savions pas cela et que nous sommes désolés. Il explique que parce qu’il nous croit, nous pouvons partir mais que sinon il nous aurait arrêtés!Les locaux auxquels nous racontons cette histoire confirment notre impression qu’il était juste furieux que des wazungu puissent voir les gorilles sans payer 500$.IMG_4701

Dès que nous sortons de la forêt, nous retombons sur les paysages ougandais typiques et nous nous rendons compte que ce que nous prenions pour un pays vert au début, n’est en fait rien d’autre qu’un pays comme tous les autres où la destruction totale de l’environnement est en marche. Chaque centimètre carré du pays (en dehors des réserves) est cultivé intensivement. Le problème est que les collines pentues ne sont pas très bien protégées de l’érosion et que les seuls arbres qui se trouvent sur les collines de ce côté-ci de Kampala sont soit des bananiers (dont l’utilité est indéniable vu que les Ougandais mangent en moyenne 250 kilos de bananes par an) soit des eucalyptus (utiles aussi car ils poussent rapidement et tout droit et font du bon charbon et du bois de construction). Mais l’eucalyptus est un arbre non-indigène toxique et la biodiversité est inexistante dans ces champs de bananiers. Lorsque l’on a appris que la population allait doubler dans les 10 prochaines années, nous avons compris que le peu de forêts traversées n’allaient pas faire long feu.

Nous qui venons de pays où il n’existe même plus de forêt primaire, nous n’avons évidemment aucune leçon à donner. Nous nous rendons compte que ce qui doit être fait aujourd’hui pour éviter la catastrophe, doit être fait dans l’hémisphère Nord et surtout en Occident. Planter des arbres est un bon début.

Alors voilà, nous sommes maintenant à 10 km de Kabale, sur une île (oui, on aime bien les îles) au milieu du lac Bunyonyi dans un paradis pour backpackers. Nous prenons 4 jours de vacances bien méritées, loin des insultes et des cris, loin de la poussière et de nos vélos.

Nous en avons fini avec l’Ouganda. Ces 2600 premiers km furent une aventure, avec beaucoup de belles découvertes et de rencontres mais de manière générale, faire du vélo en Ouganda est un véritable exercice d’apprentissage de la patience et de la maîtrise de soi. Nous avons encore beaucoup à apprendre.

Et maintenant, nous sommes impatients de découvrir le Rwanda…


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Mfangano

(Photos disponibles ici)

(Des infos pratiques pour les cyclistes sont disponibles ici)

Tout d’abord, nous vous souhaitons une excellente année 2010!

Nous revoici à Kisumu un peu plus tôt que prévu car nous avons décidé de quitter l’île de Mfangano après un séjour de deux semaines seulement, partiellement à cause de pluies torrentielles inattendues.

Quant à notre expérience sur l’île de Mfangano, celle-ci était positive et enrichissante même si elle s’est parfois révélée être un vrai challenge.

Après avoir quitté Kisumu il y a trois semaines, nous avons rejoint la ville de Mbita, situé au bout du Golfe et dernière ville avant le majestueux lac Victoria, via la pire route que nous ayons jamais vue. Nous avons mis deux jours pour parcourir 150 km dans la boue . En fait, c’était plutôt 190 km vu qu’on s’est trompés de chemin – à sa décharge et on s’en est rendu compte après 20 km…on ne s’est plus parlés pendant quelques heures après ça…

Arrivés à Mbita, tout couverts de boue, nous nous mettons à la recherche d’un camping. Nous tombons par hasard sur un projet d’éducation à l’environnement (SEEK) tenus par des évangélistes chrétiens. Un couple charmant, Erin, une canadienne et Paul, un Kenyan, nous offre le gîte et le couvert.

DSC01160Le lendemain, nous embarquons avec nos vélos sur un canoë pour l’île de Mfangano. Nous avions découvert le projet en question via le site du Wwoofing où il était décrit comme une ferme  en  permaculture associée à un projet communautaire contre le HIV/SIDA. Après un bref échange d’e-mails cet été, nous n’avions plus eu de nouvelles de Richard, le responsable du projet. Nous n’étions donc pas sûrs d’être attendus…

Heureusement, Peter, que nous rencontrons sur le bateau et qui travaille comme infirmier au Centre médical de l’île, connaît bien Richard et nous mène jusqu’à sa maison. Nous sommes quasiment certains que nous n’étions pas attendus mais cela n’a jamais été dit.

Nous avons donc planté notre tente à quelques mètres de la toute petite maison de Richard, Ruth et de leurs trois enfants. Trois cousines venues de Mombasa pour les vacances scolaires partageaient avec eux les 25 m2 de surface habitable.

Grande a été notre déception lorsque nous avons découvert que la ferme en question était une petite ferme bio “ordinaire” et que Richard avait entendu parler de la permaculture via d’autres wwoofers et trouvait le concept très intéressant mais sans plus.

Nous serions partis plus rapidement si cette déception n’avait pas été accompagnée d’une superbe opportunité d’en apprendre plus sur la permaculture. En effet, Richard venait d’acheter un terrain de 4000 m2 à côté du lac et il y faisait construire sa nouvelle maison. Le terrain est, à l’instar de la quasi-totalité de l’île, très érodé et recouvert de bien peu de plantes.

Nous lui proposons alors de créer un design en permaculture pour son terrain. Cela permettrait à une famille de 5 de vivre en autonomie et de vendre les surplus au marché local. Richard accepte avec beaucoup d’enthousiasme et nous nous mettons au travail. Vous êtes invités à découvrir notre design dans la rubrique permaculture (la traduction française devrait suivre un jour…)

Très vite, nos journées prennent un rythme. Nous nous réveillons vers 7h pour nous diriger vers son terrain situé à 1 km de là. Nous plantons des arbres, creusons des baissières ( “swales”), construisons des croissants et surtout observons le terrain pour faire un design bien adapté à sa réalité.IMG_3821

Vers 9h30-10h00, l’une des cousine de Richard nous apporte le petit-déjeuner composé de crêpes ou de beignets accompagnés du chaï dont nous sommes devenus complètement dépendants (il faut préciser qu’ironiquement le seul café disponible au Kenya est du Nescafé – si on peut appeler cela du café). Lorsque le soleil commence à dessécher tout ce qui bouge, nous rentrons à la maison où nous attend un lunch frugal préparé par les cousines.

Nous consacrons nos après-midi à la conception du design et vers 16h00 nous repartons travailler sur le terrain. Vers 19h00 nous retournons vers la maison et nous mangeons avec toute la famille vers 21h00. C’est à ce moment-là qu’on lance le générateur qui alimente la télé. Nous mangeons devant des clips de musique Luo ou de hip-hop kenyan (qui est assez sympa).

Après quoi nous essayons de trouver le sommeil entre le chien qui aboie à toute heure du jour et de la nuit et le coq qui chante à partir de 4 heures du matin à 30 centimètres de la tente. Vu qu’un sommeil de mauvaise qualité a tendance à me rendre dingue après quelques jours, j’ai commencé un lobby pour qu’on mange le coq à Noël. Tout se passait bien jusqu’à ce que Richard décide qu’on mangerait plutôt un mouton. Le coq a donc continué impunément à saluer le soleil jusqu’à notre dernière nuit sur l’île.

Ces deux semaines nous ont donc donné l’occasion de vivre avec une famille kenyane et l’expérience était très instructive. De manière un peu étonnante, la famille de Richard reproduit un modèle assez typique où le sexe définit entièrement le rôle social de chacun.

IMG_4083Ruth s’occupe entièrement du ménage et tient en plus un petit salon de coiffure faisant office de modeste internet café qui ne désemplit pas. Lorsqu’elle rentre vers 19h30 pour passer sa soirée à préparer des plats traditionnels compliqués, je ne me peux pas m’empêcher de me sentir frustrée envers Richard qui ne travaille pas autant.

Ceci dit, Richard est un homme très sympathique et il doit être difficile de changer les choses lorsque les femmes elles-mêmes sont plus que ravies de faire tout le travail. J’étais par exemple très étonnée de voir qu’elles cuisinaient tous les matins pendant au moins une heure alors qu’elles pouvaient simplement nous donner du pain avec de la margarine ou encore le nombre de fois qu’elles changeaient les vêtements des enfants créant ainsi quotidiennement une immense masse de linge à laver.

Sur une île sans eau courante ni électricité, tout se lave dans le lac qui sert donc de lave-linge, lave-vaisselle, baignoire, réserve d’eau pour les hommes et les animaux et de piscine.  On essayait de ne pas trop réfléchir quand on devait se laver dans le lac qui est infesté de bilharziose selon les médecins  rencontrés avant notre départ. Cela nous donnera peut-être l’occasion de découvrir les hôpitaux ougandais?

Quoiqu’il en soit, je me sens rapidement mal à l’aise d’être servie trois fois par jour et de regarder les trois cousines, les deux filles et Ruth courir partout pour essayer de devancer le moindre désir de sa majesté les hommes. Je propose mon aide qui est très vite acceptée. Dave lui n’a pas le droit de toucher la moindre assiette. Si au début, les femmes ne me laissent que couper les tomates, je gagne leur confiance un soir en préparant des spaghettis à la sauce…tomate. Le temps passé en cuisine (càd dehors) me donne une magnifique occasion de découvrir toutes les femmes de la maison.

Lors de ce séjour, nous sommes aussi amenés à découvrir le contexte général dans lequel vivent les habitants de l’île de Mfangano. Toute la région est ainsi menacée par un taux de HIV/SIDA extrêmement élevé et par un problème de déforestation sévère.

Évidemment, l’ombre de l’homme blanc est rarement loin lorsque l’on parle de destruction en Afrique.

Ainsi, ce sont des britanniques qui ont décidé un sombre jour de 1954 de jeter 6 perches du Nil dans le lac Victoria. Leur idée était de créer une importante industrie de la pêche, ce qui les amena tout naturellement à jeter leur dévolu sur ce poisson carnivore- voire cannibale- pouvant atteindre le poids de 250 kg et pouvant être revendu sous le label générique de poisson blanc dans le monde entier.

Ces Britanniques, ne s’étant pas posé la question de savoir quelles pouvaient bien être les conséquences de l’introduction d’une telle espèce dans un environnement aussi particulier, n’avaient pas prévu que les perches se développeraient au point de détruire les 300 espèces de poissons locales et partant l’écosystème entier du lac Victoria.

La destruction d’un écosystème est invariablement accompagné de la destruction des tissus sociaux, économiques et sanitaires existants pour les humains.

Voici ce qu’il s’est produit ici: dès les années 1980, la pêche dans le lac Victoria a connu un boom mondial. La masse de cash disponible pour les pêcheurs (qui n’est bien évidemment en rien comparable à la masse de cash venant du lac jusqu’aux USA et en Europe)  n’a pas manqué d’attirer un grand nombre de migrants venus des quatre coins de l’Afrique de l’Est. Ceux-ci se sont installés sur les rives du lac, imposant une charge supplémentaire sur la production alimentaire locale et ont amené avec eux une nouvelle maladie mortelle.DSC01190

Jusqu’alors, les communautés locales, composées essentiellement de Suba et de Luo, vivaient de la pêche des espèces locales et d’agriculture vivrière. Très vite cependant, les pêcheurs devant répondre à la demande mondiale ont commencé à pêcher la perche avec toutes les techniques possibles, que celles-ci soient légales ou non, et voilà qu’aujourd’hui à cause de la sur-pêche, le nombre de perches a drastiquement diminué. Ceci oblige les pêcheurs a passer plus de temps sur leur bateau pour moins d’argent. Alors que le prix du poisson (je parle du prix d’achat par les grosses compagnies exportatrices payé au pêcheur) est resté stable, le prix des céréales a plus que doublé ces dernières années. La paupérisation fait son travail destructeur (alcoolisme, évangélisme prônant l’abstinence,etc).

Par ailleurs, à cause de son poids, la perche du Nil ne peut être conservée par séchage contrairement aux espèces locales  mais elle doit être fumée. Ceci entraîne un énorme problème de déforestation, visible partout et rendant encore plus difficile l’agriculture vers laquelle plus personne ne se dirige vu le temps et le capital devant être investis pour un résultat incertain. Et puis, l’agriculture ne ramène pas autant de cash que la pêche.

Enfin, si les hommes ont du travail et donc de l’argent, la situation n’est pas aussi simple pour les femmes, non-mariées ou veuves. Celles-ci n’ont dès lors d’autre choix que de vendre leur corps pour obtenir un peu d’argent ou du poisson à manger. Ce phénomène infernal de “fish-for-sex” a eu pour effet direct d’accroître de manière fulgurante le nombre de personnes atteintes du HIV/SIDA (officiellement, on parle de 30% mais officieusement, le chiffre exact se situerait plutôt vers les 40%, oui, 40%! le taux le plus élevé au monde). La pandémie crée encore plus de veuves et d’orphelins et le cycle est sans fin.

Tout ça pour des fish sticks !

Si on peut encore laisser le bénéfice du doute aux anglais ayant introduit la perche il y a 56 ans, il est absolument criminel que le FMI, la Banque Mondiale et l’Union européenne continuent de promouvoir l’industrie de la pêche dans le lac Victoria sans proposer de transition vers un système durable.

C’est pour cela que Richard et quelques autres personnes ont fondé une association sur l’île de Mfangano (qui est particulièrement touchée par le phénomène parce qu’elle est un habitat très apprécié des perches) pour recréer une communauté vivant en harmonie avec l’environnement et pour tenter de trouver une réponse locale à la pandémie du SIDA. Cette association a notamment entamé l’énorme travail de permettre aux personnes de découvrir leur statut HIV et de mettre en place des groupes de soutien. Si vous vous sentez l’âme généreuse, n’hésitez pas à leur faire un don. Vous pouvez visiter leur site sur www.organichealthresponse.org.

Le travail à faire ici est immense et nous sentons que la permaculture fait clairement partie de la réponse. C’était génial de voir que Richard partage notre sentiment.
Nous étions donc ravis de pouvoir réfléchir à l’implantation d’un projet en accord avec les principes de la permaculture sur l’île de Mfangano.

Malheureusement, il a commencé à pleuvoir la veille de Noël -alors que la courte saison de pluies est censée être finie depuis quelques semaines- et la pluie n’a jamais cessée.

IMG_3888C’était très triste parce que nous avions passé le jour de Noël à cuisiner pour 20 à 30 invités et qu’à cause de la pluie, personne n’est venu. Ici, quand il pleut, tout s’arrête. Le pauvre mouton sacrifié pour la cause a donc été mangé à toutes les sauces par la famille pendant trois jours.

La pluie a également paralysé notre chantier vu que la terre est argileuse et qu’elle ne peut être travaillée une fois mouillée car cela détruit sa structure. Nous avions par ailleurs terminé notre design et le manque de sommeil (le duo chien-coq étant fatal) et d’espace privé (deux semaines constamment entourés de gens et particulièrement d’enfants en bas-âge: c’est intense!) nous ont fait hésiter quant à la date de départ.

S’ajoutait à cela une difficulté supplémentaire: l’accueil par les habitants de l’île. Il n’y a pas beaucoup de wazungu qui passent par l’île et plus particulièrement par Sena et nous étions constamment observés et harangués par les locaux. Si nous sommes habitués à l’attention que nous recevons dans la plupart des pays du Sud, nous la percevons d’habitude comme l’expression d’une curiosité sympathique. Or, ici, l’attention était plus malveillante et en tout cas moqueuse. Évidemment, nous avons rencontré plein de gens sympathiques et accueillants mais il est mentalement fatigant d’entendre des rires moqueurs dès qu’on sort de chez soi.

Lorsque l’on pose la question à Richard de savoir pourquoi ces réactions hostiles, il nous donne une réponse peu satisfaisante : “c’est un honneur pour les enfants de saluer un mzungu”. Mmmh.

Nous pensons que le fait qu’il y ait sur l’île un hôtel de luxe tenu par un mzungu, nous dit-on, où d’autres wazungu se rendent directement du parc national du Maasai Mara par avion pour payer la somme indécente de 500 $ la nuit, dont 0 centime revient à la communauté locale, joue probablement un rôle dans cette hostilité à peine voilée. En effet, tous les emplois sont pris par des gens venant de Nairobi et les gardes sont des Maasai (un garde Luo risquerait de laisser rentrer des locaux dans l’enceinte de l’hôtel).

Ce tourisme de luxe assez typique de l’Afrique de l’Est est parfaitement illustré par le genre de cartes postales qu’on trouve ici: ce sont soit des photos d’animaux sauvages soit des photos de femmes Maasai aux seins nus. Ajoutons à cela le phénomène de tourisme sexuel le long de la côte kenyane et on peut comprendre que le touriste blanc n’incite pas au respect. Et puis, il y a nous, tout sales, avec nos deux t-shirts, voyageant à vélo, ce qui est parfaitement incompréhensible aux yeux des gens que nous rencontrons, et cela n’incite pas beaucoup plus au respect…

En tout cas, ces contacts avec les gens de Mfangano nous permettent de pratiquer les principes de la communication non violente. Ce n’est pas facile !!

DSC01201Enfin, lorsque le 28 décembre, nous nous réveillons dans la tente pleine d’eau, Dave décrète: “Ok, that’s it, we’re out of here!”. Deux heures plus tard on était dans le canoë nous ramenant à Mbita et vers les gens de SEEK qui nous accueillent à nouveau les bras ouverts. Nous étions un peu tristes d’être partis si vite mais nous n’avions plus grand chose à faire sur l’île et un long trajet nous attend.

Alors que nous nous reposons à Kisumu pendant quelques jours, il continue de pleuvoir des cordes et nous ne regrettons aucunement notre décision.

Demain, nous partons vers l’Ouganda où nous avons envie de nous arrêter dans une école-internat avec un projet en permaculture et de rendre visite à Pierre, un ami d’unif qui part travailler dans le sud-ouest avec la CTB (coopération technique belge) ce mois-ci.

Merci de m’avoir lue jusqu’ici, comme d’habitude je suis beaucoup trop longue mais sachez que vous avez échappé à la moitié de ce que je voulais vous dire!

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L’ouest du Kenya

(désolée mais suite à un problème de connexion nous ne parvenons pas à mettre les photos dans le texte. Celles-ci sont donc disponibles ici) (Des infos pratiques pour les cyclistes sont disponibles ici)

Il est extrêmement difficile de résumer en quelques lignes tout ce que nous avons vécu ces dernières semaines. En effet, la découverte à vélo d’un pays tel que le Kenya nous donne parfois l’impression d’imploser sous le poids de nos sentiments et de nos pensées et ce n’est pas facile d’y mettre de l’ordre!

Nous profitons donc de ce jour de repos à Kisumu, la troisième plus grande ville du Kenya, pour tenter  de partager avec vous notre expérience avec nos maigres mots.

Nous avons franchi le cap de nos premiers mille kilomètres hier, à quelques 150 kilomètres de Mbita d’où nous prendrons un canoë pour nous rendre sur l’île de Mfangano dans le lac Victoria où nous ferons du Wwoofing pendant un mois.

La première semaine de voyage qui nous a menés à l’aéroport d’Heathrow fut péniblement clôturée par de gros problèmes rencontrés lors de l’embarquement avec Air France. Nous vous passons les détails mais nous avons bien failli rater l’avion pour Paris alors que nous étions arrivés à l’aéroport avec plus de trois heures d’avance. Bizarrement, depuis que nous avons embarqué à Charles de Gaulle sur l’avion pour Nairobi, tout se passe pour le mieux.

Les seules difficultés rencontrées depuis notre arrivée dans ce beau pays sont celles que nous avons créées nous-mêmes. Ainsi, nous avons passé les deux premiers jours à Nairobi – affectueusement surnommé Nairobbery par ses habitants- terrorisés à l’idée d’y être. Entre les mises-en-garde du guide touristique, les peurs irrationnelles de nos parents et les remarques du personnel de l’hôtel où nous avions débarqués (“Oh no! I wouldn’t go there if I were you!” “You cannot walk! You have to take a taxi! It’s too dangerous” etc), nous étions comme pétrifiés de peur et l’idée de devoir traverser la ville à vélo avec toutes nos modestes possessions terrestres exposées dans des sacs de couleurs vives nous empêchait presque de dormir la nuit.

Nous étions bien ridicules parce que finalement nous n’avons rencontré que des gens charmants et n’avons rien vu, ni vécu qui vale la peine d’être mentionné ici.

Comme le voyage consiste essentiellement à dépasser ses peurs, nous décidons enfin d’enfourcher nos montures le 25 novembre pour découvrir le nord de la vallée du Grand Rift en nous rendant de lac en lac: Naivasha, Elementeita, Nakuru, Bogoria et Baringo. De Nairobi jusqu’à Nakuru, nous sommes obligés de partager la route avec des poids-beaucoup-trop-lourds qui défoncent les chaussées et qui créent des appels d’air à vous arracher votre chapeau. Et puis comme nous n’avons pas encore eu la gentillesse de léguer à l’Afrique nos filtre à particules, nous avions l’impression d’avoir fumé 5 paquets de cigarettes à la fin de la journée.

Après Nakuru cependant nous avons découvert les routes moins prisées et autres pistes quasi-désertes nous menant dans des paysages semi-arides spectaculaires. Très vite, les cris des enfants le long de la route se sont mués de “Hello! How are you?” en “Wazungu!” ce qui est un signe certain que le touriste-en-safari-au-Kenya ne passe pas souvent par ici.

“Wazungu” est un mot magique qui exprime plusieurs concepts qui peuvent se chevaucher. L’acception la plus commune est probablement “le cirque” ou “l’attraction du jour” ce qui met les enfants en liesse et leur énergie et bonne humeur sont extrêmement communicatives. Nous n’entendons alors que des dizaines d’enfants criant à plein poumon, riant, sautant de joie et nous courant après sur parfois quelques kilomètres. Il m’est même arrivée d’être poussée par des enfants sur plusieurs kilomètres en pleine montagne! Ce qui est quelque peu humiliant (bizarrement, ils ne poussent jamais Dave) mais secrètement plaisant.

“Wazungu” peut aussi signifier “Père Noël” ou “passeport pour l’Europe”. Nous entendons alors les enfants crier “Wazungu! Give me money/sweets/your jacket/your bike!” et les jeunes adolescents nous approchent en nous demandant de les emmener en Europe. Dans ce cadre, nous nous sentons impuissants et mal de devoir refuser systématiquement ce genre de demande.

Près du lac Bogoria, nous avons planté notre tente dans un site magnifique sous d’énormes figuiers, il y avait même un petit ruisseau qui traversait le terrain. Nous étions parfaitement seuls avec les kudus, les babouins et les flamands roses. Étrangement, mes camps guides à Erps Kwerps ne m’ont pas préparée au camping sauvage en Afrique… La nuit venue, les hurlements, glapissements et autres bruits d’animaux à deux pas de la tente m’ont empêchée de bien dormir. Alors que Dave, habitué du camping aux USA où il y a encore un peu de nature, dormait comme un bien heureux, moi j’imaginais déjà les titres dans les journaux locaux “Un couple de touristes stupides mangé par le léopard fou du lac Bogoria: un vrai carnage. Photos en page 3″. Dave se moque de moi mais je suis sûre qu’il y avait au moins une hyène et un léopard à côté de notre tente cette nuit-là! Cette expérience m’a en tout cas permis d’apprendre à dormir paisiblement près des hippopotames et des crocodiles du lac Baringo et dans bien d’autres décors depuis lors.

Malgré le fait que nous voyagions en pleine saison des courtes pluies, nous n’en avons pas encore vraiment vu la couleur. En fait, le Kenya était en proie à une terrible sècheresse jusqu’au mois d’octobre ce qui n’a pas manqué de raviver de vieux conflits dans le nord du pays (particulièrement la région du lac Turkana et au nord, dans la vallée de l’Omo). Tous les lacs que nous avons pu voir depuis notre départ de Nairobi sont particulièrement asséchés: certains lacs ayant perdu des superficies de plusieurs kilomètres carrés. Si cela constitue une catastrophe écologique indéniable lorsque la faune et la flore meurent (avec toutes les conséquences sur le tourisme, vital pour le Kenya), les conséquences humaines sont également catastrophiques.

Les raisons de ces sècheresses sont d’une part le réchauffement climatique et d’autre part, la déforestation et le détournement des cours d’eau pour l’irrigation des grandes plantations (café, fleurs coupées, thé, céréales, aloé vera, etc destinés à l’exportation) et parfois pour les cultures vivrières locales. Le gouvernement kenyan est bien au courant de ces problèmes et tente d’y trouver des solutions (tout en continuant à s’en mettre plein les poches!).

Depuis notre arrivée, un drame humain se déroule dans la forêt Mau, pas trop loin de Nairobi, où se trouve une réserve d’eau douce importante pour le Kenya. En effet, beaucoup de paysans pauvres ont acheté en 1996  des petites parcelles dans cette forêt à des membres de l’ancien gouvernement Moï (à majorité Kalendjin) qui les avaient eux-mêmes reçues illégalement en échange de services rendus (nous parlons de dizaines de milliers d’hectares). Aujourd’hui, le gouvernement Kibaki en place (à majorité Kikuyu) se rend compte que l’occupation humaine de cette forêt met en péril les réserves d’eau et de forêt du Kenya. Il a donc décidé de bouter hors les méchants occupants. S’il est difficile d’éprouver de la peine pour les anciens corruptibles qui possèdent d’énormes ranchs dans cette réserve, il est assez choquant de voir les milliers de paysans jetés hors de leur propriété dans laquelle ils ont mis toutes leurs économies. En attendant, ceux qui ont vendu les parcelles, gardent leur argent et le gouvernement en place ne compte pas rembourser les paysans. Les dindons de la farce sont toujours les mêmes. Devenir sans terre dans une société vivant essentiellement de l’agriculture vivrière en dehors des villes, c’est une condamnation à mort. Tout ceci ne présage rien de bon.

Choquante aussi est l’industrie des fleurs à destination des occidentaux (qui d’autre a envie de recevoir des fleurs mortes pour fêter une occasion?). Autour du lac Naivasha nous avons fait plus d’une demi-journée de vélo parmi ces grandes exploitations composées de milliers de serres en plastique pompant la précieuse eau du lac. Non seulement, les serres ont pour effet de détruire le sol (et c’est notamment pour cela que les fleurs des Pays-Bas sont également une hérésie environnementale) mais en plus, le Kenya est le seul pays au monde à autoriser une série de pesticides ultra-polluants. Alors, certes, certains Kenyans ont du travail mais qui peut prétendre que travailler dans des serres où il fait plus de 40°C en manipulant des  matières toxiques toute la journée pour fabriquer un produit de luxe à destination de l’étranger est un travail conforme à la dignité humaine?!?

Ce qui est certain c’est que voyager dans un pays comme le Kenya apporte beaucoup de bonheur  mais aussi la honte de venir d’une civilisation qui détruit la planète et les autres civilisations pour satisfaire ses pseudo-besoins.

Quoiqu’il en soit, les paysages ont fortement changés lorsque nous nous sommes dirigés vers l’Ouest en passant par nos premières chaînes de montagnes toutes vertes et luxuriantes – une sorte de remise en forme bien trash- pour rejoindre Iten, qui se trouve à une altitude de 2.800 mètres et puis Eldoret, qui se situe sur un plateau à près de 2.400 mètres. Lorsque nous avons fait du couchsurfing chez  Hilary, nous avons même pu sortir nos pulls que nous n’avions plus vus depuis l’Angleterre.

De la maison d’Hilary, nous sommes descendus vers la forêt de Kakamega, vestige de 240 km2 de la forêt vierge tropicale qui couvrait notamment les territoires de la Guinée, Congo, Afrique centrale, Ouganda et Kenya. Une promenade guidée dans cette forêt vieille de 1.500 ans était une expérience unique!

Lorsque nous avons atteint Kisumu hier, nos corps avaient enfin pris le pli et faire du vélo dans un pays au terrain accidenté tel que le Kenya sous une chaleur parfois étouffante n’est plus aussi pénible qu’au début. Nous avons développé une petite routine où nous nous levons à 5h30 du matin (Même pas mal!), pédalons quelques kilomètres jusqu’à un village où on peut se nourrir de haricots et de maïs accompagnés de chapatis (bonne crêpe bien grasse) ou d’ugali (l’inévitable pâte de farine de maïs durcie et froide) et de chai (thé au lait sucré, la boisson énergétique kenyane). Nous sommes prêt à pédaler entre 7h et 8h et essayons de pédaler 50 kilomètres avant de nous arrêter pour le lunch (généralement composé de chapatis avec quelques légumes). Le vrai plaisir cependant c’est de s’arrêter pour un petit snack (avocat, ananas, mangue, etc que nous achetons aux agriculteurs le long de la route). Nous essayons d’arriver à destination entre 13h et 17h00 ce qui nous permet de visiter l’endroit avant d’aller nous coucher vers 21h00.

Dois-je vraiment vous parler de Dave et de ses crevaisons quasi quotidiennes? Petit à petit cependant, nous adoptons le fatalisme à l’africaine ce qui nous permet de nous mettre en mode off lorsque Dave répare son pneu sous le regard amusé et/ou curieux des kenyans. Je ne sais pas ce que ces crevaisons veulent dire mais nous avons eu le plaisir de rencontrer deux autres cyclotouristes. Le premier, Markus, un suisse de 44 ans, 60.000 km au compteur, qui nous explique ne plus avoir eu de crevaison depuis 15.000 km et puis Winnie, un allemand de 46 ans, 120.000 km au compteur (!!!) qui nous dit avoir des crevaisons régulièrement et que c’est juste une question de malchance. Pauvre Dave!

Jusqu’à présent, nous avons vraiment avancé à notre aise histoire d’habituer nos corps à l’exercice physique intense (personnellement, je n’avais plus vraiment fait de sport depuis le mois de juillet à cause des millions de préparatifs. Autant vous dire que les premiers jours de montagne j’avais envie de pleurer) et de pouvoir être bien réceptifs à la rencontre.

Parce que finalement, c’est la rencontre qui est la substance du voyage. Autant c’est vraiment génial d’apprendre à vivre avec la Nature (aussi bien animaux sauvages qu’animaux domestiques qui sont omniprésents) autant rien ne vaut une belle rencontre.

Nous voudrions vous parler de certaines de ces rencontres.

Tout d’abord, Moses, un jeune entrepreneur de Nairobi qui travaille dans le secteur de l’énergie. Il rêve de pouvoir apporter l’électricité aux dizaines de millions de Kenyans qui vivent sans. Il nous parle des problèmes de son pays (la corruption et le leadership) et de ses forces (les gens). Lui même travaille 24h sur 24 pour pouvoir être un homme libre et aider financièrement les membres de sa famille car la famille c’est de loin le plus important!

Au sujet de la corruption, il nous explique que comme tout le monde vient d’une famille pauvre, il est clair que lorsqu’il est possible de passer à table, on mange jusqu’à ce qu’on soit plein. C’est la nature humaine.

Comment ne pas parler de Freddy, ce jeune ranger de 27 ans qui travaille au parc national du Mont Longonot? Nous le rencontrons alors que suite à une mauvaise indication sur notre carte, nous empruntons un chemin qui va droit sur un ranch privé. Lorsqu’il a vu de loin que nous nous trompions de chemin, il nous a couru après sur plusieurs kilomètres pour nous accompagner jusqu’au garde du ranch afin de négocier avec lui notre droit de passage.

Freddy voudrait quitter son boulot qui est très exigeant: il passe 4 semaines seul dans la forêt à pourchasser les braconniers. Un métier dangereux! Il rêve de pouvoir monter sa propre ONG après avoir pris le temps de travailler sur lui-même.

Il rigole de nous parce que comme tous les Occidentaux nous transportons avec nous de tonnes de choses! Lui-même ne possède qu’un t-shirt et c’est très bien comme ça.

Ensuite, nous avons eu la chance de rencontrer Harun au lac Baringo. Il attendait notre arrivée (ou celle de n’importe quel autre touriste) à l’entrée du parc pour nous proposer dans un français impeccable (il me parle même en néerlandais lorsque je lui dis que je suis belge) de faire un tour du lac en bateau.

Il nous explique que les villages du coin se sont organisés en coopérative parce que la compétition tue et que la collaboration rend plus riche (une leçon que l’Occident ferait bien d’apprendre!). Grâce à cette coopérative, tout le monde peut travailler. Certains s’occupent de faire les guides, d’autres conduisent les bateaux, d’autres encore s’occupent de pêcher les poissons qui seront séchés pour être vendus à Nakuru, de récolter le miel, de s’occuper des chèvres et des vaches, etc. Les profits sont partagés équitablement et petit à petit la communauté est parvenue à vivre même sans tourisme! Le tour en bateau avec lui était très intéressant.

Haroun est quelqu’un de particulièrement impressionnant: il parle le français, l’anglais, l’hébreu, le swahili et le Turkana. Il est guide professionnel et connaît comme sa poche tous les parcs nationaux. Entre ses contrats, il revient dans son village natal pour partager ses connaissance d’ornithologue avec ses copains. Il est également chasseur de serpents (nous l’avons vu à l’œuvre!). Il part chasser les cobras, les mambas et autres charmantes bêtes, en récolte le venin qui est envoyé dans un laboratoire en Australie pour fabriquer de l’anti-venin qui est par la suite renvoyé au Kenya. L’anti-venin est extrêmement cher normalement mais gratuit pour les autochtones. Il faut savoir qu’une morsure de mamba tue en 15 minutes…

Il est aussi connaisseur de lion et autres petits animaux de compagnie: il les suit pendant des jours en savane afin de permettre aux touristes de voir les lions en chasse. Un vrai mec quoi!

Il y a aussi Patrick, instituteur à Iten, une village de montagne avec qui nous partageons un apéro (c’est la première fois qu’il parle avec des blancs). Nous parlons de beaucoup de choses et notamment de la vie au Kenya et en Europe. Il est curieux de savoir comment nous avons fait pour épargner l’argent pour effectuer un tel voyage. Lorsque nous le lui expliquons, il répond qu’à son avis, les africains sont trop pessimistes pour épargner de l’argent (cette idée est confirmée par notre guide à Kakamega). Lui même, pourrait épargner de l’argent pour voyager en Europe, mais il ne le fera jamais.

Enfin, nous avons rencontré Hilary via le site de couchsurfing. Il vit à 30 km d’Eldoret dans les montagnes. Il s’entraîne tous les jours pour la course à pied et à déjà participé à des courses un peu partout dans le monde. Orphelin à un jeune âge, il a hérité de ses parents un lopin de terre qu’il cultive pour se nourrir. Il a une vache, un veau, des lapins, des poules, un champ de maïs, une charmante petite maison et une voiture. Il vit dans son village natal entouré de ses 10 frères et sœurs et de tous ses amis.  Il ne nous croit pas lorsque nous lui expliquons qu’il mène la vie dont nous rêvons.

Son rêve à lui c’est de partir s’installer aux Etats-Unis. Le Kenya est trop corrompu (c’est un leitmotiv ici) et selon lui, en tant que Kalendjin, il ne trouvera jamais de travail ici.

Il nous pose beaucoup de questions sur les visas et les lois sur l’immigration en Europe et aux Etats-Unis. Il rêve de pouvoir avoir une bourse d’étude pour les USA via ses compétences en course à pied. Malheureusement, le temps joue en sa défaveur et il est obligé de mentir sur son âge pour pouvoir continuer à participer aux courses. De plus, la concurrence est rude car il n’est pas le seul à rêver de cela…

En l’écoutant parler des Etats-Unis, nous apprenons à ne pas juger les rêves des autres. Nous lui souhaitons de pouvoir  concrétiser tous ses rêves. Car finalement, la vie est absurde mais il est encore plus absurde de vouloir faire quelque chose qui ne nous rend pas heureux afin de lui donner un sens.

Dans deux jours, nous devrions être sur l’île de Mfangano. Nous vous donnerons des nouvelles d’ici un mois. N’hésitez pas à vous inscrire au groupe google afin d’être tenus informés des nouvelles contributions!

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