La Zambie

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“La Zambie, c’est tout plat!” nous avait assuré  Alexander, notre hôte couchsurfing à Mbeya, en Tanzanie. Nous étions alors à 110 km de la frontière et très curieux de savoir ce qui nous attendait de l’autre côté. J’ignore encore pourquoi nous avons cru un Suisse sur parole mais en tout cas, la Zambie n’est pas plate. Ok, ce n’est pas l’Ouganda mais ce n’est pas plat. En tout cas pas au sens belge du terme.

Cependant après avoir pédalé quelques jours, nous nous sommes rendus compte que la topographie n’était pas du tout le plus grand challenge pour le cycliste en Zambie. Il y a aussi le fait que dans le Nord de la Zambie, et bien, il n’y a pas grand chose. En fait, il n’y a rien. Juste des arbres, des hautes herbes qui bloquent le peu de vue qu’il y a, une route et du sable, beaucoup de sable. Tellement de sable en fait qu’après 2, 3 jours sur pistes, nous décidons de suivre le goudron. De toute façon, comme nous n’avons pas de carte de la Zambie, il est plus sûr de suivre les rares panneaux parsemant les 1600 km de goudron allant de la Tanzanie à la Namibie.

Qui dit nouveau pays, dit nouveau rythme. Ici, c’est l’hiver, et la nuit, il peut faire froid. Particulièrement pour des gens comme nous qui ont pris goût à la chaleur et qui mettent un pull lorsqu’il ne fait que 30 °C…nous nous levons donc plus tard et nous pédalons nos 5 heures par jour sous un soleil radieux mais dont la chaleur est tempérée par le vent. Et oui, le vent: meilleur ami ou Némésis du cycliste. Plus souvent Némésis quand même.

Ce qui change aussi depuis notre entrée en Zambie c’est que nous devons être tout à fait indépendants: il n’y a pas de restaurants, pas de cafés, peu de terrains de camping, pas de petit hôtel local à 5$. Les pauses chaï et les repas de riz aux haricots qui rythmaient nos journées de vélo en Tanzanie ont bel et bien disparus dans cette nouvelle culture qui n’a pas adoptée la tradition du thé comme ses voisines à l’ Est.

Les distances entre les villages de taille moyenne sont trop grandes pour les relier en une journée et nous sommes souvent seuls assis le long de la route pour manger des boîtes de conserves. La conséquence évidente de ce changement un peu tristounet c’est qu’il est plus difficile de rencontrer des gens (déjà qu’il n’y en a pas beaucoup en Zambie qui a la taille de la France, l’Angleterre et la République d’Irlande réunies pour seulement 10 millions d’habitants!).

Cependant, les Zambiens que nous rencontrons sont absolument charmants. Ils sont extrêmement polis et respectueux de notre espace personnel même s’ils sont un peu froids au début ce qui s’explique par des raisons historiques. En effet,  vers la fin du 19ième siècle, un certain Cecil Rhodes, le fameux magnat des diamants dont j’aurai certainement encore l’occasion de vous parler, a pu mettre la main sur l’immense territoire situé entre le Cap de bonne espérance et les rives du Zambèse. La Zambie, alors baptisée Rhodésie du Nord (pour vous dire à quel point Rhodes était le cerveau derrière la conquête violente de cette partie du continent) et sa voisine, la Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe) étaient largement exploitées, par la société de Rhodes, la fameuse British South African Company (BSAC)  -à laquelle la Couronne anglaise avait donné des pouvoirs quasi-gouvernementaux- et par les Britanniques ensuite, pour leurs ressources minières (or, diamants et cuivre essentiellement). Parce que la Rhodésie du Sud était alors habitée par plus de Blancs, une grande partie des bénéfices de l’activité minière au Nord était investie dans des infrastructures au Sud. Si cette période vous intéresse, vous pouvez lire “Diamonds, Gold and War” de Martin Meredith. C’est édifiant.

Lorsque les Zambiens, après une âpre et épuisante lutte pour leur indépendance, ont enfin pu avoir leur mot à dire dans la gestion de leurs affaires, il n’y avait pas grand chose pour les y aider. Dans un pays d’une taille aussi gargantuesque, il fallait un gouvernement très riche pour pouvoir investir dans des services de base. Cependant, le président Kenneth Kaunda -qui est resté au pouvoir pendant 27 ans- a fait le choix idéologique mais peu stratégique de soutenir les militants de l’ANC (African National Congress, le parti de Nelson Mandela) qui se battaient contre le scandaleux régime de l’Apartheid en Afrique du Sud et en Rhodésie du Sud. Les sanctions qui ont suivies étaient très sévères et ont drainé le peu de capital qu’il restait encore après la chute du cours mondial du cuivre.

Le pays est donc resté exsangue jusque très récemment où après une nette augmentation du prix du cuivre (et des imbroglios politiques typiques de l’Afrique sub-saharienne post-indépendance), des investissements substantiels ont pu être faits dans les centres urbains où vivent 50 % des Zambiens.

Depuis les années 1970 toutefois, une grande infrastructure est omniprésente dans le pays. Il s’agit de la ligne de chemin de fer reliant Dar es Salaam à Kapiri Mposhi, une ville minière située à 200 km au Nord de Lusaka dans la province du “Copper belt”. Cet investissement a été fait par les Chinois à la demande de la Zambie- alors que les Chinois n’y avaient pas d’intérêts à l’époque – car les Occidentaux eux n’avaient pas le courage de se fâcher avec le régime Sud-Africain (dont ils connaissaient les atrocités) … Aujourd’hui encore, la plupart du pays est désert et la vie dans les villages est vraiment difficile car tous les services sont centralisés dans les grands centres urbains. 

Il y a donc une population blanche assez importante dans la région minière (Sud-Africains et Australiens notamment) et de plus en plus de Blancs du Zimbabwe, fuyant la politique revancharde de Mugabe, achètent d’énormes terrains en Zambie pour y continuer leurs pratiques agricoles conventionnelles non durables. Partout nous avons vu des publicités pour des semences hybrides, des pesticides et engrais polluants, des machines agricoles au prix exorbitant forçant ainsi les pauvres paysans à s’endetter jusqu’au cou, (ne fut-ce que pour acheter de nouvelles semences chaque année), à tuer leurs précieux lopins de terre qu’ils ont su conserver pendant des siècles et à accroître leur dépendance envers le pétrole (dans l’agriculture conventionnelle, la production d’une calorie de grains nécessite 16 calories d’énergie (lire  pétrole) et d’une calorie de viande requiert 70 calories d’énergie. Il ne faut pas être Einstein pour comprendre que ce système constitue une catastrophe écologique et sociale à l’échelle planétaire).
 
Tout ceci explique les relations compliquées entre les Blancs et les Noirs ici. Toutefois, un sourire et quelques mots de cibemba, ouvrent toutes les portes. Nous avons surtout pu expérimenter cela lorsque nous avions envie de “dormir” dans un village (je mets le verbe entre guillemets parce que chaque village compte plus de coqs que d’habitants. Même si le mythe veut que le coq chante au lever du soleil, ce n’est qu’un mythe.) Parfois, nous décidons de tout de même dormir dans les villages, une nuit blanche étant finalement un petit prix à payer pour les soirées souvent exceptionnelles que nous y passons.

Ainsi, un soir, nous atterrissons dans un petit village qui n’est sur aucune carte. Francis, qui pédalait avec nous sur les derniers kilomètres, nous propose de planter notre tente devant sa maison. Nous demandons la permission au chef du village qui accepte. Pour notre plus grand bonheur, Francis est un excellent animateur d’enfants. Le soir venu, lorsque nous avons savouré le délicieux repas préparé par son épouse, Francis nous installe sur un tapis devant sa maison entourés par les dizaines de personnes venus voir les wazungu. Nous proposons alors de répondre aux questions que les enfants se posent sur notre voyage. Pendant plus d’une heure, les enfants nous demandent toute sorte de choses comme “Comment faites-vous pour vous défendre contre les animaux sauvages?” ou “Comment faites-vous pour réparer vos vélos?” ou encore “Qui garde vos champs lorsque vous êtes partis?”. Francis a fait un super travail de traduction et nous avons vraiment passé une soirée très, très spéciale et il est impossible de bien vous décrire l’expérience avec mes maigres mots.

Ensuite, Francis propose aux enfants de nous chanter des chansons. Etant donné qu’il y a trois dénominations présentes nous avons droit à une chanson catholique, une chanson des témoins de Jehovah et une chanson anglicane. Ce qui est chouette c’est que tous les enfants connaissent toutes les chansons… Ensuite, il nous est demandé de chanter. Nous proposons de chanter l’un des rares chants religieux que nous connaissons (en Français et en Anglais en plus!) : “Douce nuit”. On commence notre duo et après une phrase, toute l’assemblée ce met à hurler de rire pendant 10 minutes. C’est un peu vexant mais c’est vrai qu’on n’est pas des pros…

Un autre jour, nous avons demandé à planter la tente devant la maison de Paul. Il est un commerçant dont le business fonctionne bien et il a une jolie maison avec un grand terrain. Il nous invite à l’intérieur pour nous présenter sa femme et ses cinq enfants. Nous sommes installés sur l’un des 4 canapés que compte la pièce principale où sont également rassemblés une myriade de sets de casseroles de tous formats et couleurs (une preuve de richesse indéniable), des appareils électroniques en tout genre, une grande étagère remplie de cassettes vidéos et des horloges à tous les murs.

Ensuite, Paul allume la télé (cela paraît bizarre mais c’est comme cela que nous sommes reçus dans les familles africaines aisées) et il met un DVD de matchs de catch.  De manière très touchante, il a choisi un match où le lutteur américain gagne…

Une autre fois encore, nous voulions nous arrêter dans un village et demandons à un passant où nous pouvions trouver le “headman” pour demander la permission de camper. Il nous indique une vague direction et nous y allons.

En chemin, nous tombons sur un vieil homme avec une belle allure accompagné d’un jeune homme. Le vieil homme nous explique être le “sub-chief” (donc plus haut que le headman) et il nous explique où nous pouvons camper. Le problème c’est que le sub-chief a bu une bière avec chacun de ses consultants ce jour-là et qu’il n’est plus très cohérent. Le jeune homme qui s’appelle Derek, quitte le sub-chief de manière un peu abrupte et nous commande de le suivre. Nous sommes un peu gênés mais n’avons pas trop le choix. Derek nous explique que nous serons au calme chez lui car il vit encore chez sa mère qui est la chamane du village et les gens en ont peur. Nous sommes super excités de rencontrer une chamane et je commence à rêver de tout ce qu’elle va pouvoir nous enseigner sur les plantes médicinales locales.

A peine arrivés devant sa maison, la chamane nous salue et puis nous demande si nous avons des médicaments pour elle car elle a mal aux genoux….

Une belle déception donc mais un nouvel exemple parmi les milliers que nous avons déjà de la disparition de l’héritage et du savoir africains en Afrique.

Sur ce, le sub-chief revient à l’attaque (il nous avait suivi de loin) en nous expliquant que nous ne pouvons pas camper là, que nous sommes en danger et qu’il nous oblige à venir camper chez lui à 3 km de là. Après d’âpres négociations, nous parvenons à obtenir son accord et lui promettons de venir le saluer le lendemain matin dans son palais. La nuit se passe bien même si nous nous sommes rendus compte que Derek n’est pas tout à fait un garçon comme les autres. Mais bon, cela ne doit pas être facile tous les jours d’être le fils d’une chamane…

Le lendemain, Derek nous guide à travers la forêt vers le palais du sub-chief que nous trouvons complètement sobre. Le palais est une case normale avec de belles décorations typiques des Bembas. Il nous installe dans une petite rotonde avec des petits bancs et un fauteuil rouge tout rapiécé qui lui fait office de trône. Il nous offre un gros sac de cacahuètes et je propose de le prendre en photo. Il accepte, part se changer et revient habillé très élégamment. Il prend une pause très solennelle mais lorsque je lui demande son adresse pour lui envoyer la photo, il part chercher deux grands sacs en plastic remplis de paperasses. Après dix minutes de recherches, il trouve un papier sur lequel est inscrit son adresse. C’était un roi vraiment très touchant.

Ainsi passent les jours et les kilomètres. Nous atteignons Lusaka (la capitale, donnée utile pour votre prochain Trivial Pursuit) où nous prenons quelques jours de repos avant de reprendre la route jusqu’à Livingstone où nous attendent les fameuses chutes Victoria.

Ces dernières sont le résultat de l’énorme fleuve Zambèse qui se déverse à un débit incroyable sur une longueur d’ 1,7 km dans un gouffre énorme qui forme la frontière entre la Zambie et le Zimbabwe. Elles sont mieux vue du côté de ce dernier mais la perspective de payer deux visas à 50 $ pour ensuite payer l’entrée d’un parc national juste pour voir les chutes sous un autre angle ne nous tente pas. Nous restons donc du côté Zambien où les chutes se voient de très près. De tellement près en fait qu’il est impossible de vraiment les voir à cause de la vapeur d’eau. Le bruit est assourdissant et nous sommes complètement trempés mais la visite en valait vraiment la peine.

Plus nous avançons vers la sud, plus nous nous sommes rendus compte que comme je l’ai dit plus haut, les relations entre Noirs et Blancs sont différentes ici de celles qui prévalent en Afrique de l’Est. Pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous rencontrons une quatrième catégorie de Blancs en Afrique: les Africains blancs (les trois autres catégories étant les missionnaires, les volontaires et les professionnels de l’aide au développement).

Nous avons été à plusieurs reprises très mal à l’aise -voire complètement choqués- de  la manière dont les Blancs (qui sont donc les propriétaires de grandes fermes ou de gros business) traitent les Noirs. Nous avons vu des scènes qui seraient complètement décriées en Europe ou aux USA (en tout cas, je l’espère!) et avons parfois éprouvé une véritable gêne d’être Blancs lorsque nous arrivions dans des villages. Pour vous donner un simple exemple de l’ambiance ici; tout le monde appelle Dave “Boss”, même les personnes âgées et beaucoup de personnes font des révérences lorsqu’ils nous saluent ! Des patrons blancs appellent leurs employés par leur prénom et ceux-ci répondent par des “Yes, sir!”,  des patrons blancs conduisent leur gros pick-up et les ouvriers noirs sont assis dans la benne alors qu’il y a des places assises à l’avant, des blancs rentrent dans les magasins et gueulent parce que le service n’est pas assez rapide à leur goût, des blancs arrivent dans les stations-services et crient “essence, essence” à l’employé noir, sans un bonjour, s’il-vous-plaît, merci ou sourire, etc, etc, etc.

Bref, nous sentons que l’Histoire complexe mais très violente de l’Afrique du Sud est omniprésente et nous sommes de plus en plus intrigués de voir ce qu’il se passe en République d’Afrique du Sud. Les deux autres cyclotouristes que nous avons rencontrés nous ont expliqué qu’en Namibie et en Afrique du Sud, le racisme est encore pire…

Soit, après avoir pédalé plus de 1500 km, nous étions presque à la fin de notre périple zambien. Je ne pense pas que la Zambie soit une destination de rêve en tant que telle mais si vous y passez un jour, vous aussi, j’en suis sûre, tomberez sous le charme de ses habitants.

Pour notre part, nous avons continué notre route vers Windhoek en passant par le Caprivi, dans le nord de la Namibie avant de tourner plein Sud vers le Botswana. Le tout vous sera conté au prochain épisode! Merci de m’avoir lue et au plaisir de recevoir de vos nouvelles!

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7 Responses to La Zambie

  1. Jean Vinois says:

    Merci pour ce rapport très intéressant qui montre bien les différences entre les pays africains, probablement liées à leur histoire coloniale. Notamment ce que tu dis de la relation Noir-Blanc mérite un examen plus approfondi. Et tu dis que le racisme serait encore plus fort en Namibie. Est-ce dû au passé allemand? On aura bientôt l’occasion d’en parler sur place.
    On attend la suite.

  2. Meyer Family says:

    As always, beautiful pictures, and a wonderful story. Miss you guys and thinking of you. Lots of love, Molly, Dan and Charles

  3. luc says:

    Reading your posts is always a pleasure. Thinking of you, and waiting for your next posts, luc – xl go go! :-)
    (Oh, and if you cycle in Johannesburg, I now have a friend who works at the Belgian consul’s office there, just in case you need help, which is unlikely.)

  4. Dan says:

    Dave, we finished watching the wire Season 5 this week. We can talk about it now. Am sad it is all over… Dan

  5. Snow Baby says:

    D&A: Got your message. As you suspected, we are being monitored. Even as I type this I can tell you they are watching me. As such, I can’t say much. Remember, the crow flies at midnight. Coo-caw! –YNCSM

  6. Vince says:

    Hi Dave,

    Thanks for the nice interesting stories.
    Are those pictures not all the same?

    Greetings from Brussels

    XL Vince

  7. Alison says:

    Just re-read the story on “Silent Night” because it makes me laugh out loud. Your travels and travel writings are inspirational.
    Take care of you,
    Alison

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