L’Ouganda

DSC01218(Photos pour l’Ouganda disponible ici)

(Des infos pratiques pour les cyclistes sont disponibles ici)

Six semaines en Ouganda. Six semaines où chaque jour nous a apporté son lot de bonheur et de découvertes mais aussi de frustration et de colère.

En rédigeant nos récits, Dave et moi nous sommes rendus compte qu’ils étaient très sérieux. Nous présentons déjà nos excuses à ceux qui voulaient y trouver des blagues mais voilà, nos récits sont à l’image de notre voyage en Afrique: intense, excessivement éducatif mais vraiment difficile. Merci déjà aux courageux qui me liront jusqu’au bout. N’hésitez pas à nous laisser un commentaire ou à poser des questions.

Après notre petit séjour à Kisumu, nous avons rapidement rejoint la ville-frontière de Busia.  Traverser une frontière est l’un de mes moments préférés lorsqu’on voyage à vélo. Plus qu’un concept administratif, traverser une frontière permet de passer dans un nouveau monde. La première chose qui frappe en arrivant en Ouganda, c’est la verdure. Chaque petite maison a sa petite parcelle plantée de bananiers, de manioc, de haricots, de pommes de terre douces et parfois de vieux arbres.

En rejoignant Kampala via Jinja, nous sommes frappés par la beauté des collines verdoyantes parsemées d’énormes arbres. Nous passons aussi par des petits bouts de forêt tropicale. L’accueil sympathique que nous réserve la population locale nous permet de passer outre la chaleur étouffante et la succession infinie de collines. Les enfants chantent des chansons du genre “Mzungu, Bye, Mzungu Bye” en frappant dans les mains le long de la route tandis que les adultes nous saluent avec un sourire.

Jinja et Kampala sont des villes relaxantes et (sur)développées à l’occidentale. Personne ne semble remarquer notre présence dans les rues. Les communautés indiennes (l’upper middle class de l’Afrique de l’Est), d’expats et les Ougandais semblent vivre en harmonie. Pourtant les choses ne sont pas simples ici: l’autorité du gouvernement ougandais et de son Président Museveni, au pouvoir depuis 24 ans, sont notamment remises en cause par le Roi du Buganda (un des royaumes pré coloniaux restaurés en 1993 sans délimitation claire de leur pouvoir). Le Roi (Kabaka) a appelé tous les Baganda (une grosse partie de la population dans le centre du pays) a contester le pouvoir en place.

Lors de notre séjour à Kampala,  une manifestation non-violente de femmes issues de tous les partis politiques est dispersée de manière très violente. Evidemment, les mouvements pro-démocratiques en Afrique font rarement la une des journaux chez nous. La BBC a préféré parler du divorce de Brangelina plutôt que de ces femmes courageuses mais anonymes. Les élections de 2011 s’annoncent dès lors houleuses, d’autant plus que l’Ouganda a une position stratégique dans la région (accès direct au Congo et ses minéraux). Ceci dit, Kampala est une ville très sûre, à mille lieues de Nairobi ou de Johannesbourg, et nous en profitons pour manger la meilleure nourriture indienne de notre vie!

Nous avons également décidé de changer notre rythme à vélo. Plutôt que de choisir une destination à l’avance et de pédaler coûte que coûte pour l’atteindre, nous décidons de pédaler 5 heures par jour et de nous arrêter là où nous serons parvenus. Nous décidons également de ne plus utiliser les routes en macadams car les chauffeurs ougandais sont parmi les plus dangereux d’Afrique et les accidents mortels sont très fréquents.DSC01304

Ainsi, dès notre sortie de Kampala, nous empruntons une petite route en terre battue jusqu’à Masindi, au Nord du Lac Albert. Ce trajet nous permet de découvrir la vie des villageois qui vivent d’agriculture vivrière. Nous passons une merveilleuse soirée en compagnie de John et de sa famille quelque part à 75 km de Kampala. Lorsque nous nous arrêtons devant sa modeste propriété après 5 heures de vélo, il nous accueille comme s’il avait attendu notre visite toute la journée. Après avoir planté la tente devant sa maison, nous partageons un repas frugal avec eux. Il remercie Dieu d’avoir amené les wazungu chez lui et il prévient tous les voisins qui viennent nous saluer en cours de soirée. Leur accueil me fait tellement chaud au cœur que j’en ai les larmes aux yeux lorsque tout ce petit monde revient pour nous saluer le lendemain matin.

Notre nouveau rythme nous donne aussi la possibilité de faire du camping sauvage dans le bush ou de planter la tente dans le jardin d’un petit dispensaire perdu dans les montagnes.

Masindi et Hoima sont de petites villes tranquilles qui nous permettent de nous laver et de nous ravitailler.

Après Hoima, nous reprenons la route vers Fort Portal. Un jour, faute de carte précise, nous nous perdons et nous atterrissons au bord du magnifique Lac Albert qui marque la frontière entre la RDC et l’Ouganda. Un sentiment particulier nous envahit lorsque nous voyons les Monts Bleus du Congo de l’autre côté du lac. Godwyn, un jeune ougandais de 23 ans et ingénieur mécanique de formation, nous accueille dans le camping dont il est le manager qui reçoit en moyenne deux visiteurs par mois. La plus grande partie des revenus provient de la vente de bière aux soldats qui vivent dans un camp fait de huttes en terre 600 mètres plus loin. Il est ravi de nous voir et nous emmène faire un tour dans le village de pêcheurs congolais situé au bas de la colline. Il nous explique notamment que du pétrole a été découvert récemment sous le lac et que ce sont des wazungu qui l’exploitent. Nous passons à nouveau une soirée très spéciale, une de celle qui ne peut arriver que lorsque l’on voyage à vélo.

Quelques jours de plus sur des chemins de sable, de terre ou de boue qui nous amènent de petits villages en petits villages, nous donnent l’envie de prendre une bonne pause. A notre sentiment de fatigue physique s’ajoute une fatigue mentale assez importante. En effet, depuis que nous avons quitté Masindi, les réactions de la population locale lors de notre passage ou des nos pauses deviennent souvent moqueuses, racistes, méprisantes et parfois même agressives. De plus en plus de personnes crient “Mzungu, give me money!” sur un ton très autoritaire. Lorsque nous nous arrêtons dans les commerces pour acheter quelque chose ou dans des petits restaurants (appelés hotel) le long de la route, les commerçants ne cachent pas leur mécontentement de servir un mzungu ou bien ils tentent de nous arnaquer en demandant le double du prix. A plusieurs reprises, lorsque nous voulons nous arrêter pour une pause soda, un homme du village vient vers nous en disant “What are you doing here? What do you want?”, ce qui ne manque jamais de nous pousser à repartir rapidement. Contrairement à notre expérience au Kenya, nous sommes amenés ici à rechercher la compagnie d’autres wazungu.

Nous arrivons donc à Fort Portal exténués et pressés d’obtenir un mot d’explication. Nous avons la chance de faire du couchsurfing chez un couple Gantois charmant, Tom et Katleen, qui vivent en Ouganda depuis plus d’un an avec leur fille Lim, 2 ans. Katleen, avec sa formation en agriculture bio (en biodynamie particulièrement) travaille avec une ONG belge sur un projet de ferme bio de démonstration. Tom fait du volontariat pour le jardin botanique de Tooro.

Katleen est devenue très cynique depuis qu’elle est arrivée ici. Elle explique qu’elle imaginait arriver en Ouganda et qu’elle pourrait vraiment découvrir la culture ougandaise et avoir des amis ougandais. Aujourd’hui, elle se rend compte qu’elle passe la majorité de son temps libre avec les autres expats.

Comme nous, elle se sent coincée dans son rôle de mzungu. Il est impossible d’y échapper: les Ougandais ont une image très précise de ce que doit être un mzungu: c’est un blanc, très riche qui roule en 4×4 et qui vient en Ouganda pour donner de l’argent/des sparadraps/des livres/etc. Mise à part notre couleur de peau, nous ne rencontrons pas ces critères et nous nous attirons le mépris et les moqueries de beaucoup de gens ici (Attention, comme pour toute généralisation, il existe beaucoup d’exceptions. Nous avons rencontré un tas de gens sympas, ouverts et curieux).

Bref, plusieurs semaines de vélo dans cette partie de l’Ouganda nous ont permis de comprendre à quel point le racisme peut entamer le moral. Parfois, Dave et moi rigolons en nous imaginant nous asseoir au coin d’une rue à Manhattan et de crier “Hé, homme Noir, comment vas-tu?” et de spéculer sur nos chances de survie.

Après avoir pu parler tout notre saoul avec Tom et Katleen et de rire un peu de tout ceci, nous sommes retournés à Kampala pour obtenir une extension de notre visa. Nous en profitons pour prendre le bus jusqu’à Ssanje, dans la province de Rakai à 30 km de la frontière tanzanienne où nous allons voir un projet de permaculture qui est en lien avec une école primaire. Le design a été fait par un jeune couple d’Australiens, Dan Palmer et Amanda Cuyler, et est implémenté avec l’aide d’étudiants ougandais de l’école d’agriculture du coin.

Rico, un volontaire américain qui enseigne dans l’école, nous explique que bien souvent les légumes qui poussent – en abondance- ici pourrissent car les Ougandais – comme la plupart des autres êtres humains- ne veulent pas manger les légumes qu’ils ne connaissent pas. Amanda explique aussi qu’il y a un manque d’intégration du personnel de l’école dans le projet et que c’est maintenant la priorité de l’ONG américaine commanditaire du projet.

Tout ceci met en perspective la coopération au développement et le travail des ONG sur le terrain.  Nous n’avons rencontré que des coopérants (au Congo, au Kenya ou en Ouganda) qui ne croient pas trop à l’efficacité de leur travail ni même à l’utilité de l’aide au développement (l’aide des ONG. L’aide bilatérale -magistralement critiquée par Dambisa MOYO dans son livre “Aide fatale”- est selon l’avis d’une coopérante expérimentée “manifestement mauvaise”).

Bien sûr, il est toujours délicat de cracher dans la soupe et personne ne veut le dire trop haut ni trop  fort. Après tout, comme nous l’explique Tom, des tas de coopérants vivent des vies de luxe dans les pays en voie de développement. Ainsi, ils paient des loyers dérisoires pour des villas avec personnel, ils ont des salaires très importants (souvent plus importants que ceux qu’ils recevraient dans leur pays d’origine) et ils vivent bien dans des régions qui sont souvent assez paradisiaques (pour ceux qui ont de l’argent).

Les ONG ont aussi pour effet de créer une nouvelle classe moyenne composée des employés locaux. Souvent les coopérants étrangers idéalistes sont affolés de voir que ces recrues ont plus l’envie de s’enrichir elles-mêmes que de se soucier des souffrances de leurs compatriotes. Cette attitude trop humaine est souvent la cause de malentendus entre les Ougandais et les coopérants blancs. Ceci couplé au fait qu’un mzungu sera toujours un mzungu, qu’il doit être le boss ou celui qui détient le savoir/l’argent/le matériel empêche une collaboration entre individus égaux.  Et puis, comme partout,  la charité maintient le statu quo tout en soulageant la conscience des riches qui ne remettent jamais en question leur mode de vie. Tant qu’il n’y aura pas de changement systémique, l’efficacité de l’aide reste à prouver.

Enfin, notre voyage à Rakaï nous permet aussi de rencontrer Eric, un français et conférencier que nous avons écouté lors du premier festival de permaculture en France cet été. Il est venu suivre le cours de design en permaculture à Ssanje et fait le tour d’autres projets en Afrique de l’Est. Rencontrer un homme comme Eric est une chance. Mathématicien de formation, il s’intéresse très fort à l’environnement et décide de modifier radicalement son mode de vie: il mange cru et s’installe sur un terrain où il plante une forêt comestible. Il y vit pendant dix ans avec sa compagne. Passionné de botanique, il nous apprend mille et une choses utiles sur les plantes et les arbres de la région. Il est une sorte de génie qui a 20 ans d’avance sur le reste du monde. A l’instar d’Eric, nous décidons donc de devenir des guerilla gardeners: dorénavant, nous plantons tous les noyaux des fruits que nous mangeons.

Pendant notre séjour à Rakaï, je tombe malade: fièvre, nausée, maux de tête,maux de ventre. On me dit que c’est probablement la malaria. Je me rends alors au centre médical du coin où un homme (qui dans ma tête est un médecin) me reçoit. J’apprends par la suite que les compagnies pharmaceutiques forment vaguement des gens à recevoir les malades dans les centres médicaux avec pour but de ne jamais laisser sortir un patient sans médicaments). Il ressort du test de la grosse goutte que j’ai la malaria. Il refuse de me laisser partir sans que je passe 8 heures sous perfusion de quinine. Je refuse catégoriquement et il finit par me donner un médicament indien fait à base d’arthémisine.

Je passe une journée à dormir et le surlendemain je me sens assez en forme pour faire le trajet de 4 heures en bus jusqu’à Kampala.

Là, je me rends à l’hôpital “The Surgery” tenu par le Docteur Stockley, un britannique d’une cinquantaine d’années sorti tout droit d’un roman de Chinua Achebe ou de Graham Greene. Il me tient un discours de 30 minutes dans lequel il m’explique que je n’ai jamais eu la malaria, que “ces gens sont incapables de reconnaître les parasites de la malaria lorsqu’ils les voient dans un microscope”, qu”ils n’apprendront jamais”, que dans le langage local Malaria veut dire fièvre et que 95% des ougandais diagnostiqués avec la malaria ne l’ont pas et que cela est vrai pour 99% des wazungu.

Lorsque nous lui demandons pourquoi ces difficultés, il explique que le problème fondamental est que depuis leur première primaire les ougandais vont à l’école en Anglais (langue que peu de gens maîtrise ici même s’il s’agit de la langue nationale) et qu’ils apprennent les choses par cœur dans des manuels dignes des écoles britanniques dans les années 1950 (ceci nous a été confirmé à deux reprises par la suite). A l’université les médecins apprennent que la malaria cause de la fièvre et donc que ce qui cause la fièvre est la malaria. C’est une erreur de logique assez basique mais les ministres de l’éducation ne se soucient pas trop d’enseigner l’esprit critique ici.

Il dit qu’il y a bien évidemment des exceptions, des hommes et des femmes particulièrement intelligents qui parviennent à s’élever malgré le système.  Il termine en me disant que si je restais quelques années de plus en Ouganda, je deviendrais aussi cynique que lui.

Non merci.

Remise de ma fausse malaria, j’apprends le décès d’Adrien, mon parrain et ami. La nouvelle est vraiment douloureuse et nous mettons plusieurs jours à nous en remettre. La distance m’est très pénible pendant ces quelques jours. Parallèlement, Dave est devenu l’oncle d’un petit Charles. Nous sommes loin mais la vie suit son cours.

DSC01438Enfin, nous décidons qu’il est temps de nous remettre en route après 10 jours sans vélo. Nous voulons maintenant rejoindre le Rwanda en traversant le sud-ouest de l’Ouganda.

Il faut savoir que voyager en Afrique de l’Est avec un budget comme le nôtre est un véritable challenge. En effet, particulièrement en Ouganda, tout se paie, et en dollars s’il-vous-plaît. Il y a un véritable tourisme de luxe qui fait grimper les prix de manière assez incroyable (nous sommes frappés par le peu de voyageurs indépendants ici). Une journée dans un parc national ou réserve naturelle revient vite à 120$ par personne. L’exemple typique de ce genre de tourisme, est la visite des gorilles de montagne dans la forêt impénétrable de Bwindi: un permis coûte 500$. En comptant le guide, l’entrée du parc et le logement, la plupart des touristes sont prêts à payer 750$ pour voir une famille de gorilles pendant 1 heure…

Si nous avions caressé l’idée de voir les gorilles lorsque nous préparions ce voyage, nous avons vite réalisé que la meilleure façon de respecter notre budget de 10 euros par jour et par personne est de camper ou de loger dans des guesthouses et de cuisiner notre nourriture ou de manger local. Il est hors de question de payer la moindre entrée pour un parc national.

Heureusement pour les cyclotouristes, en Ouganda, il y a toujours une route publique qui traverse le parc. Nous décidons donc de traverser Kibale Forest, une forêt tropicale pleine de chimpanzées, le parc national Queen Elizabeth et la forêt impénétrable de Bwindi.

La route a travers Kibale Forest est très jolie mais nous ne voyons aucun chimpanzées.

Nous empruntons ensuite la route qui traverse le Parc National Queen Elizabeth où nous espérons voir des éléphants et les lions grimpeurs d’arbres (une exclusivité de la région). Après 10 kilomètres, je vois “mes” deux premiers éléphants le long de la route. Le temps que Dave me rejoigne, ils se sont enfuis. Ensuite, nous faisons 60 km où nous voyons genre 1 buffle (ce qui est absurde pour un animal vivant en troupeau) et 1 mouche tsétsé. Nous sommes très déçus de ne pas voir plus d’éléphants. Soudain, 2 km avant la sortie du parc un éléphant grogne à 3 mètres de nous. Nous nous regardons en stupeur et puis il s’en va. Un peu plus loin, nous voyons deux éléphants se baigner dans la rivière. Ce sont des moments magiques lorsqu’on voyage à vélo.

Ravis de nos aventures d’explorateurs, nous arrivons dans un petit camping paradisiaque juste à la sortie du parc où nous rencontrons Michael, clairement le genre de gars exceptionnel dont nous avait parlé le médecin à Kampala. Michael, 27 ans, était prof d’histoire en secondaire. Dégoûté de l’enseignement parce qu’il ne parvenait pas à joindre les deux bouts en fin de mois, il devient manager de ce petit camping au milieu de nulle part à 500 km de Kampala, sa ville d’origine. Eu égard au contexte général que je vous expliquais plus haut, notre rencontre avec Michael nous fait un bien fou et nous rappelle les rencontres fantastiques que nous avions faites au Kenya.

Il propose de nous amener au mariage d’un de ses employés. Il y a toujours une fête lorsque la mariée arrive en sa nouvelle demeure. Cela devait être à 19h00. Nous acceptons avec grand plaisir mais nous sommes un peu gênés d’arriver ainsi sans invitation officielle. Qu’à cela ne tienne: nous sommes accueillis en héros et assis à côté du beau-père d’abord et des mariés ensuite. La petite tente faite de vieilles bâches du UNHCR (le Congo n’est pas loin) abrite plusieurs dizaines d’invités. On nous offre du coca et puis du riz, du mil et de la viande de chèvre. A 22h, après avoir eu un léger accident de moto (LE mode de transport local, appelé boda-boda), la mariée arrive.

Bizarrement, rien ne se passe. Michael va voir et découvre que les parents de la mariée refuse que le mariage soit célébré si une somme supplémentaire de 30.000 shillings (l’équivalent d’un petit salaire mensuel, soit 12euros) n’est pas versée. Marius, le marié, affolé dit qu’il n’a pas cette somme. Michael, en tant que personne avec le plus haut statut dans tout le village (tout le monde l’appelle “Manager”) se doit d’entamer les négociations. Les parents sont inflexibles. Michael finit par dire qu’il paiera cette somme lui-même dès le lendemain. C’est assez symptomatique de notre monde malade que dans une même région, des mariages peuvent être annulés pour 12 euros alors que d’autres gens trouvent normal de payer 500$ pour voir un animal pendant une heure. Nous étions ravis de verser ces 12 euros au généreux Michael.

La cérémonie a donc pu commencer. Les parents, beaux-parents et grands-parents font des discours. Nous nous rendons compte de la toute relativité des règles de politesse lorsque le père du marié décroche son téléphone portable au moment où il se levait pour faire son discours alors qu’en même temps, il lui est parfaitement interdit de s’asseoir près de la mariée (grand tabou). Le père a aussi longuement expliqué la connexion entre les wazungu présents pour l’occasion et son fils Marius (que nous n’avions jamais vu). Quoiqu’il en soit, il était intéressant d’être propulsé du statut de sale blanc au statut de mzungu superstar le temps d’une soirée.

Par la suite nous pédalons à travers la forêt impénétrable de Bwindi. Nous sommes tombés amoureux  des forêts tropicales . C’est absolument magique de se trouver au milieu de l’écosystème le plus complexe, le plus parfait et le plus diversifié au monde. Il est impossible d’en prendre une photo digne de ce nom et il est impossible de décrire à quel point la Vie y règne en maître. Nous y sommes tout minuscules, tout insignifiants et puis nous nous sentons faire partie d’un grand tout qui nous dépasse complètement. De grands moments de bonheur intense.

Bwindi se trouve dans des montagnes dont l’altitude varie entre 2000 et 3000 mètres. Le premier jour, nous montons pendant plus de 15 km sur une route sableuse pour découvrir lors de notre pause au sommet qu’un des sacs de Dave, celui contenant notre précieuse tente, s’était détaché en cours de route. Catastrophe! Nous descendons en triple vitesse en demandant à tout le monde s’ils ont vu notre sac. Nous nous rendons compte que mise à part la légendaire phrase locale “Mzungu give me money!”, absolument personne ne parle Anglais. Nous arrivons désespérés au village où nous nous étions arrêtés pour lunch. Là, un vieil homme nous dit qu’il a trouvé le sac et qu’il l’a déposé au commissariat. Soulagés, nous payons les 4 euros qu’il demande en récompense avec beaucoup de plaisir. Quelle chance!!!

Le lendemain, nous remontons les 15 km de montée pour découvrir qu’en fait ils sont suivis de 15 autres km de montée que nous parcourons sous la pluie, sur des routes boueuses, poursuivis par des hordes d’enfants tendant la main et criant “mzungu, give me money” qui s’accrochent aux sacs ou crient encore plus fort (il faut dire que nous faisons du 6 km de moyenne en montée à ce moment-là et que les enfants marchent à côté de nous). Parfois, nous sommes poursuivis par les adultes, d’autres fois ils se contentent de crier des insultes dans leur langue.

Nous étions fascinés de constater que l’attitude des gens à notre égard s’était particulièrement empirée depuis que nous nous trouvions sur la route vers Bwindi. Il est évident que les Ougandais savent ce que les blancs sont prêts à payer pour voir les animaux envers lesquels ils doivent se défendre (les éléphants et les gorilles causent d’énormes dégâts dans les champs des villageois avec toutes les conséquences financières que cela implique même si un fond gouvernemental existe quelque part à Kampala pour eux) et qu’il est donc parfaitement normal qu’ils demandent leur part.

Il nous a semblé aussi que les touristes, souhaitant probablement s’acheter une bonne conscience, distribuent argent, stylos et livres. C’est la première fois que nous voyons des enfants tendre la main et être vraiment agressifs à notre égard. Ce qui est un peu difficile à accepter étant donné que premièrement, l’Ouganda est un pays relativement riche, il y a du pétrole et l’aide bilatérale coule à flot (50% des revenus du pays!!!!), si les gens des campagnes n’en voient pas la couleur c’est à cause de leur gouvernement corrompu et pas à cause des blancs (pour une fois). Deuxièmement, l’Ouganda forme, avec le Rwanda, le croissant fertile de l’Afrique, ici, subsister avec une agriculture vivrière est bien plus facile que pour les fermiers du Sahel ou du Kenya par exemple. La plupart des Ougandais ont leur terre dont ils vivent bien. Nous refusons donc de donner la moindre chose d’autant plus que comme je l’ai dit plus haut, nous sommes de plus en plus persuadés que la charité de l’Occident tue l’Afrique.

Ce voyage en Ouganda en général et dans cette région en particulier m’a fait découvrir que je suis ni patiente, ni gentille. L’attitude de la plupart des habitants depuis Masindi nous a bouffé le moral et il était vraiment difficile de ne pas crier en retour. Heureusement, comme souvent en Ouganda, nous pouvions planter notre tente dans des campings paradisiaques et quasi déserts…Ces pauses nécessaires nous permettent aussi de comprendre les raisons qui poussent les gens à réagir ainsi envers nous. Il y en a toute une série dont notamment, le fait que l’Ouganda a été complètement détruit par Idi Amin jusqu’en 1979, le fait que l’éducation est – nous semble-t-il- de très mauvaise qualité ici et bien souvent inaccessible à cause des frais scolaires élevés. Par ailleurs, même ceux qui peuvent en bénéficier ne parviennent pas à trouver un emploi – décemment payé- dans leur secteur. Afin de vivre bien, il faut être paysan et cela implique qu’il n’y a pas beaucoup d’argent pour voyager ou pour lire des livres (au Kenya, nous voyions régulièrement des gens lire des livres, ici, nous n’avons vu que deux personnes lire un livre). Nous comprenons donc parfaitement qu’ils ne sachent pas très bien que faire avec nous lorsque nous débarquons à vélo, tout sales et sans argent à offrir alors que tous les autres blancs qu’ils connaissent apportent quelque chose. Et puis, il y a sûrement des raisons historiques et sociologiques que nous ne connaissons pas. Quoiqu’il en soit, nous avons découvert qu’il est très difficile de faire preuve de compassion et de patience lorsque nous sommes en plein effort physique.

C’est donc à bout de forces que nous entamons le dernier jour jusqu’à Kabale, à 25 km de la frontière rwandaise. Le départ est difficile, l’altitude et le froid m’empêchent presque de respirer. Nous sommes enfin dans le rythme et profitons pleinement de la descente de 15 km en pleine forêt tropicale lorsque tout à coup nous voyons un des 330 gorilles de montagnes manger une branche à 50 cm de la route où nous nous trouvons! Impossible de décrire notre surprise! Un gorille! En fait il y en a au moins 3 autres juste à côté que nous pouvons entendre mais pas voir. Nous l’observons, prenons des photos, sommes en état de surexcitation totale. A un moment, il se lève et fait semblant de nous charger. A peine remis de cette montée d’adrénaline, voilà que 3 rangers (ou d’autres personnes en uniforme) arrivent et nous demandent ce que nous faisons là. Nous expliquons qu’il s’agit d’une route publique que nous empruntons pour rejoindre Kabale. Le garde est furieux et nous explique qu’il est interdit de s’arrêter et/ou de prendre des photos. Nous expliquons que nous ne savions pas cela et que nous sommes désolés. Il explique que parce qu’il nous croit, nous pouvons partir mais que sinon il nous aurait arrêtés!Les locaux auxquels nous racontons cette histoire confirment notre impression qu’il était juste furieux que des wazungu puissent voir les gorilles sans payer 500$.IMG_4701

Dès que nous sortons de la forêt, nous retombons sur les paysages ougandais typiques et nous nous rendons compte que ce que nous prenions pour un pays vert au début, n’est en fait rien d’autre qu’un pays comme tous les autres où la destruction totale de l’environnement est en marche. Chaque centimètre carré du pays (en dehors des réserves) est cultivé intensivement. Le problème est que les collines pentues ne sont pas très bien protégées de l’érosion et que les seuls arbres qui se trouvent sur les collines de ce côté-ci de Kampala sont soit des bananiers (dont l’utilité est indéniable vu que les Ougandais mangent en moyenne 250 kilos de bananes par an) soit des eucalyptus (utiles aussi car ils poussent rapidement et tout droit et font du bon charbon et du bois de construction). Mais l’eucalyptus est un arbre non-indigène toxique et la biodiversité est inexistante dans ces champs de bananiers. Lorsque l’on a appris que la population allait doubler dans les 10 prochaines années, nous avons compris que le peu de forêts traversées n’allaient pas faire long feu.

Nous qui venons de pays où il n’existe même plus de forêt primaire, nous n’avons évidemment aucune leçon à donner. Nous nous rendons compte que ce qui doit être fait aujourd’hui pour éviter la catastrophe, doit être fait dans l’hémisphère Nord et surtout en Occident. Planter des arbres est un bon début.

Alors voilà, nous sommes maintenant à 10 km de Kabale, sur une île (oui, on aime bien les îles) au milieu du lac Bunyonyi dans un paradis pour backpackers. Nous prenons 4 jours de vacances bien méritées, loin des insultes et des cris, loin de la poussière et de nos vélos.

Nous en avons fini avec l’Ouganda. Ces 2600 premiers km furent une aventure, avec beaucoup de belles découvertes et de rencontres mais de manière générale, faire du vélo en Ouganda est un véritable exercice d’apprentissage de la patience et de la maîtrise de soi. Nous avons encore beaucoup à apprendre.

Et maintenant, nous sommes impatients de découvrir le Rwanda…


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12 Responses to L’Ouganda

  1. Charlie Meyer says:

    David, we loved reading this. Sounds like you guys are having an amazing time although it is challenging. Hope we can skype soon. Perhaps this Saturday? We also loved the photos, and are going to take a couple to decorate my bedroom. Love, Charles

  2. Bob says:

    While you were in Kenya was reading Dead Aid. While you were in Uganda have been reading “the White Man’s Burden” another interesting book on the issue. Your description and comments about the state of affairs in Uganga reflects some of the points that these two books make about how we have handed out money to Africa. You paint a picture that is more than a little discouraging, which is, I am afraid, somewhat similar to the picture painted by these two books. I think that for Rwanda and Tanzania I shall have to find some more optimistic books.

    If I have learned anything from your comments and these books, it would be, I think, that we should not think in grandiose terms of “solving” the problems of the “rest” of the world with ideas and goals from thw “west”, but work from below with ideas and potential solutions that emerge from the activities of individuals in a particular setting trying to find solutions to particular problems that they find. And to work our way from “small” to “a little less small” to “slightly small” solutions.

  3. Nick says:

    Hey there guys!
    It’s interesting to read both English and French versions bc even though you’re both describing the same adventures, there are small details you are both attentive to. I can see very clearly some of the situations — I remember in India how exhausted and occasionally angry I became of always being the British American white (rich) guy. The kids no doubt could use a $1, but I always had the bigger picture in my mind (Does giving money really make a difference, etc.) — and, to be honest, the fact I was obstructed from moving forward on a regular basis just p—sed me off! [I'm thinking y'all might have felt somewhat the same when biking uphill, and the kids are pulling at your bags :-) ]
    I’m sitting in the library on campus, reading you news, procrastinating on a paper, and wanted to thank you for transporting me, however temporarily, into your discoveries and adventures. Au plaisir de vous lire prochainement, là où vous serez; cela vous apporterait sans doute du neuf!

  4. Diane says:

    Vous arrivez à Dar, chez Nicokot!

    Vous lire (les deux versions sont un peu différentes, c’est logique et rigolo) est dépaysant et terriblement instructif. Pour être honnête, vu le peu que j’en connais (et seulement sous l’angle juridico-internationalo-pénalo-politique déprimant), l’Ouganda = effectivement catas en tout genre.

    Plein de grosses pensées!

  5. Meyer Family says:

    Dave and Anna, Happy Anniversary! Thinking of you both and hoping you are healthy and having fun on this special day. Charlie loved the post cards and is excited to skype with you when you can. Lots of love, Charlie, Molly, and Dan

  6. Tysa says:

    Hi guys, Havent heard from you in a while, hope all is fun
    Love T

  7. katleen says:

    Hi there,

    you saw a gorilla ! unbelievable !

    HAHAAAAAAAAAAAAA, yeah!

    many greetings,katleen (lim is still talking about your tent..)

  8. Roxane says:

    Hello!
    Waw! J’étais censée travailler ce matin mais je suis restée accrochée à vos écrits! Merci beaucoup! C’est vraiment passionnant, honnete et sympa!
    Je viens de discuter récemment avec un Togolais de mon expérience au Ghana qui s’était assez mal passée par rapport à mes expériences au Burkina. J’étais très culpabilisée de trouver la mentalité ghanéenne vraiment chiante, raciste et capitaliste! Mais ceci correspond à une certaine réalité, qui a beaucoup à voir aussi avec la colonisation: le Ghana (et apparemment le Nigeria) est un des seuls pays colonisés pas l’Angleterre dans l’Afrique de l’Ouest majoritairement colonisée par la France. Et la mentalité anglaise a donné un tout autre résultat, de même qu’un tourisme européen beaucoup plus important et de meilleures conditions de développement. Je trouvais ça difficile de faire des généralités sur des peuples, mais ça correspond à une certaine réalité. Il faut juste s’adapter à cette réalité et prévoir alors son voyage autrement, en comptant sur des gens qu’on connait plus ou moins et qui peuvent nous faire découvrir les bons aspects de ces pays difficilement abordables à première vue comme touristes!
    J’imagine donc très bien que vous puissiez n’être ni gentils ni patients, surtout en plein effort physique! Reposez vous bien maintenant pour repartir motivés pour toutes les nouvelles aventures qui vous attendent!

    Bisous à tous les deux! Bonne route!

    Roxane

  9. Ilke says:

    Cannot believe you actually saw a silver-back !!!! and this without a guide!!! You have been so extremely lucky!!!!
    I am sure you will nourish this meeting the rest of your lifes!
    So glad you did!!
    Hugs
    Ilke

  10. Yvonnia says:

    My hubby is Ugandan and we went to visit family back in 2009! I traveled through the very same towns. I LOVED Jinja and Masindi !!!! Believe it or not I didn’t like Kampala too much. It was too busy! Traffic is horrible. Did you see the 1 traffic light they have in the whole city? I unfortunately will not go near a gorilla…they share 90% of our DNA and they are much stronger than us…no thanks. I visited murchison falls and the Para safari. Excellent! You are so brave!

  11. Hello Yvonnia!

    Thanks for your comment. It’s really great that you have had a chance to visit Uganda. We also have fond memories of Jinja and Masindi. Kampala was just a good break from the bush for us with great Chinese and Indian food.
    Gorillas are amazing creatures! We were so lucky to just stumble upon them while biking in Bwindi! It normally costs 500$ to see them for one hour. Seeing them was one of the highlights of our trip in Africa. We wish you many more happy visits to the magical continent. Take care!

  12. Pingback: The end? | permacyclists

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